Pour faire la traversée de ce plateau du Diable, il nous avait fallu quatorze tatous et six coulis. Pourtant nous n’avions gardé que le strict nécessaire, à tel point que nous avions presque manqué de bois pour faire bouillir notre eau, qui, sur ces hauteurs, avait eu grand’peine à y parvenir; à peine était-elle retirée du feu qu’elle se refroidissait tout de suite.

Citadelle de Skardo.

Skardo, capitale du Baltistan, est situé sur la rive droite de l’Indus. Sous les ordres d’un radjah, elle fut prise en 1848 par les troupes de Goulab-Singh, commandées par le général Surawar, et tomba alors sous la domination du maharadjah du Cachemire.

En voyant cette vieille forteresse qui semble faire partie de cette gigantesque montagne à laquelle elle est accolée comme aux parois d’un vieux mur, on se demande comment elle fut prise par escalade; mais, par cela même qu’elle était la plus inaccessible, elle était la moins surveillée; les soldats dogras en tentèrent l’escalade et la nuit s’emparèrent du donjon. De ce point dominant ils bombardèrent la forteresse, et les soldats du radjah furent tous tués ou à peu près. Quelques-uns se sauvèrent à la nage.

Ce donjon est élevé de 300 mètres au-dessus de la plaine; la vue y est splendide; l’Indus se déroule entre des montagnes escarpées dont les hautes cimes sont couvertes de neiges éternelles; la vallée de Chigar s’entr’ouvre dans le lointain, et les monts géants du Karakoroum dessinent leurs glaciers gigantesques.

Autrefois, paraît-il, Skardo était privé de verdure: à peine quelques arbres fruitiers, tels que les abricotiers, s’y faisaient voir. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence de Méta-Manghel, gouverneur actuel du Baltistan, des arbres ombragent cette capitale; des jardins ont été plantés, des aqueducs amènent l’eau où elle est nécessaire, et, pour mêler l’agréable à l’utile, elles retombent en jolies cascades savamment calculées. Partout où il a pu faire des plantations, cet homme intelligent, distingué par le maharadjah, en a fait exécuter, même sur les bords de l’Indus, que ce fleuve encombre de sable et de pierres; il a établi des digues et a essayé des plantations. Faibles et chétives, elles sont pourtant les témoignages de la volonté humaine luttant contre les envahissements de la nature.

Montagnes de Skardo.

Méta-Manghel, comme le nom Méta l’indique, est d’une humble caste et pourrait faire partie de la compagnie Richer, si utile dans notre pays civilisé. Hélas! elle ne l’est pas moins aux Indes! Mais elle est si méprisée que les Anglais, après la révolte des Hindous en 1856, pour châtier les brahmines, les condamnèrent à faire pendant un mois le métier de suipper. Suipper est le terme anglais; le mot indigène est méta. Ce fut un châtiment terrible, car ils perdirent leurs castes, ainsi que tous leurs descendants. Or ce châtiment est un des plus atroces qu’on puisse infliger à un Hindou, car, en perdant sa caste, cet homme devient un objet d’horreur et d’exécration pour tous; homme méprisé et fui de tous ses compatriotes, son existence est pire que la mort; il tombe dans un état d’abjection dont on n’a aucune idée; les secours de la religion lui sont refusés; chacun s’éloigne de lui, et son supplice ne s’éteint qu’avec sa mort. Il est vrai qu’à présent, par la communication fréquente avec les Anglais, cet état de choses a un peu changé, et, quoique l’exclusion de la caste soit toujours un châtiment très grand, les cas de contravention sont maintenant si nombreux que chacun ferme les yeux et cherche autant que possible à être indulgent l’un envers l’autre.