Nous sommes trop fatigués pour pousser jusqu’à Skardo, et nous nous arrêtons après douze heures de marche à Karpitou, petit village à trois milles de la capitale. Il est cinq heures du soir, et, depuis douze heures que nous marchons, nous avons bien gagné notre repas. On nous apporte des abricots qui sont si bons que nous en oublions nos fatigues. Le soir nous sommes tous contents; plus de froid à craindre, plus de mal de montagne. Les chevaux hennissent de plaisir. Un vieillard nous offre des fruits et des légumes pour notre repas.
Le 22 au matin, nous partons pour Skardo. M. de F..., qui est souffrant, viendra nous y rejoindre plus tard. Le chemin qui mène de Karpitou à cette ville est une belle allée toute plantée de peupliers et de saules encore tout jeunes.
Skardo, situé à 2400 mètres au-dessus de la mer, est enfermé dans une ceinture de rocs, où l’œil cherche vainement un seul petit brin d’herbe. Des champs de pierres se trouvent au milieu de terrains bien cultivés et entretenus par des canaux d’irrigation. Les arbres fruitiers sont en grand nombre. Au moment où nous entrons dans la ville, un vieillard assis à côté d’une femme qui porte un enfant dans ses bras se lève et, joignant les mains, dont les ongles sont teints en rouge, nous salue en murmurant quelques prières; nous lui donnons un bakchich et nous poursuivons notre chemin en passant par des rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres et bordées de misérables maisons en briques de terre battue et séchées au soleil. Le fondement de ces constructions est presque toujours en pierres. Les murs sont percés de fenêtres, et c’est ce qui les distingue des maisons du Turkestan.
Sur une place, des soldats du maharadjah font l’exercice; ces dogras, soldats montagnards, sont les meilleures troupes de Sa Hautesse; leur costume se compose d’une blouse serrée à la taille par un ceinturon, d’un pantalon et d’un turban; ils ont un fusil à mèche qu’ils portent sur l’épaule gauche avec une nonchalance sans pareille. Le maharadjah possède aussi des chasseurs baltis, dont le couvre-chef, semblable à nos shakos d’autrefois, fait un effet des plus pittoresques.
Soldats baltis. (Voy. [p. 274].)
Il y a deux forteresses: l’une, ancienne, bâtie sur une haute montagne qui tombe à pic sur la rive droite de l’Indus et dont il ne reste que la moitié; l’autre, sur un énorme quartier de roc, domine l’entrée de la vallée. Cette nouvelle forteresse est grande, garnie de tours; elle paraît assez bien fortifiée et convenablement bien entretenue.
Une des principales constructions est un bâtiment carré que nous voyons en passant et qui nous semble être une mosquée. C’est dans un bagh ou jardin qu’on dresse nos tentes; les pommiers et les abricotiers qui nous ombragent laissent tomber leurs fruits sur nos têtes; de belles pommes jonchent la terre, et celles que l’on nous offre quelques instants après notre arrivée sont encore meilleures. Des raisins noirs et blancs, des melons garnissent notre table; nous nous en régalons, car ils sont délicieux et ne font pas mentir leur renommée.
Skardo, avec sa ceinture rocheuse haute de 4000 à 5000 mètres, est un séjour très chaud malgré son élévation. Ce pittoresque, cette sauvagerie, cette nudité belle pour l’œil du peintre a pour moi peu d’attrait, et je préfère la belle et ravissante Simla à cette autre rude fille de l’Himalaya. Les pics neigeux qui forment une couronne à cette ville resplendissent sous ce beau soleil. Aujourd’hui, par bonheur, ce maître du ciel se cache de temps en temps; les montagnes se couvrent d’un léger voile de brume; le vent fraîchit; les abricots, les pommes tombent de plus belle à nos pieds.
Dans l’après-midi, le colonel dogra paye les maîtres des tatous et les coulis qui ont porté nos bagages. Après avoir reçu leur argent, ils essayent chaque pièce sur la pierre.