Nous avons vu d’assez près des panthères, des serpents, et ces bêtes ne nous ont jamais rien fait. Le tigre même n’attaque pas généralement l’homme, si la faim ne l’excite pas. A moins qu’il ne soit vieux et trop peu agile pour poursuivre l’antilope, alors seulement il se risque à se jeter sur l’homme quand il a faim. Du reste c’est un danger auquel je n’ai jamais pensé; j’ai dormi sous la tente dans les plaines des Indes et je n’ai jamais songé au cobra, ce redoutable reptile dont le venin vous foudroie en vingt minutes.
A cinq heures du soir, le 20, nous arrivons à 4800 mètres. Nous devons y camper; il pleut et à six heures et demie nous n’avons que 7 degrés. Nous sommes déjà habitués à cette température et nous souffrons moins du froid que la première nuit, mais les étouffements de M. de Ujfalvy sont beaucoup plus forts et sont accompagnés de saignements de nez. Aussi, dès qu’il fait jour, à quatre heures et demie, nous sommes debout; nos katchawallas, engourdis par le froid, ne peuvent se retrouver; quelques-uns étaient malades hier. Où sont-ils? Ils se sont éloignés de nous, se sont groupés ensemble pour se réchauffer sans doute et aussi rire et causer. On a beau crier, personne ne bouge et rien ne vient. Je mets à profit ce temps pour déjeuner avec du thé et des œufs, car nous aurons une rude journée; M. de Ujfalvy, qui éprouve de fortes et continuelles oppressions, ne prend qu’un peu de lait des chèvres qui nous ont suivies sur le Déosaï. Comme elles ont nagé, les pauvres petites pour passer la rivière! Et le pauvre petit mouton? Pauvre animal! Le courant était si fort! Mais, avec un fouet, celui qui les conduisait les ramena dans le bon chemin et les fit arriver heureusement sur la rive. Le lait que nous donnaient nos chèvres était délicieux, et le goût n’avait rien de désagréable.
Nous partons à cinq heures du matin; nos katchawallas, qu’on a enfin retrouvés, nous suivront de près. Notre cuisinier est parti en avant, afin de nous préparer le mince déjeuner que nous ferons après la passe du Bourdjila, qui est la plus haute que nous ayons franchie; elle a 5100 mètres.
Pour y arriver, nous parcourons un plateau pierreux assez herbeux pour rassasier les sobres tatous qui y passent. On prétend pourtant que cette herbe est vénéneuse et que le contrepoison consiste à en faire brûler sous le ventre des bêtes qui en ont mangé. Les animaux empoisonnés sont, paraît-il, comme s’ils étaient gris.
L’herbe pousse par touffes et les rochers immenses qui nous entourent deviennent de plus en plus arides.
Le premier flanc de montagne que nous attaquons est relativement bon; la montée est douce; la grêle, la pluie nous arrosent et le soleil nous sourit; ses sourires sont comme des brûlures, car, aussitôt qu’il disparaît, nous sentons le froid qui nous saisit de nouveau. Cette montée nous conduit sur un large plateau, plus élevé que le mont Blanc, m’assure M. de Ujfalvy; je puis donc me figurer que je suis en Suisse.
Entre la Suisse, que je ne connais pas, et l’Himalaya, que je parcours depuis trois mois, quelle distance! quelle différence! Dans les fentes des rochers nous voyons des couches de neige. Quel lieu triste et aride! quel silence morne et glacial! Quelques jolies petites fleurs blanches et rouges s’épanouissent pourtant sous les caresses du soleil. Malgré nous, une tristesse invincible nous saisit; partout la solitude; aucune trace d’être humain pendant ces trois jours de traversée. Des pierres, rien que des pierres, et devant nous d’autres montagnes qu’il va nous falloir franchir! On cherche vainement le chemin; l’œil exercé du katchawalla suit les petites sinuosités que les tatous ont tracées en passant par ces contrées désertes.
Au pied de la montagne se trouvent deux autres petits lacs. L’un a une si belle eau qu’on se prend à regretter qu’elle soit dans ces parages; l’autre, bien plus petit, ne me paraît être que de la neige fondue par les rayons brûlants du soleil. Nos chevaux commencent à attaquer le flanc de cette montagne et montent péniblement en zigzag. Le spectacle désolant qui se déroule à nos pieds nous impressionne; ce ne sont plus ces vertes et belles montagnes de l’Himalaya couvertes des végétations plus diverses et plus splendides les unes que les autres, arrosées par de paisibles cours d’eau ou par des torrents impétueux. Non, c’est une nature triste et désolée qui semble demander au voyageur ce qu’il vient chercher et pourquoi il ose troubler sa solitude. On sent que l’Himalaya donne la main au Karakoroum, et cette écrasante nature vous inonde de sa tristesse. A force de monter, nous arrivons sur le col. Quel spectacle! Des pics hérissés nous entourent; de tous côtés un cirque s’ouvre devant nos yeux, et nos regards en sondent avec effroi la profondeur. Comme pour nous en défendre le passage, un immense tapis de neige s’étend à perte de vue et se déroule moelleusement sur le flanc de la montagne. Nous nous arrêtons et nous contemplons avec effroi cette nature belle dans son horreur; on dirait qu’elle ne demande qu’à ensevelir les voyageurs qui osent s’aventurer sur ce chemin périlleux. Une tourmente de neige doit être quelque chose d’effroyable dans ces parages, et la nature dans ses convulsions doit y être impitoyable.
Nous descendons de nos montures, car le passage est dangereux. Quel plaisir de marcher sur la neige au mois d’août; nous nous avançons bravement, mais, comme elle est ramollie par le soleil d’été qui la chauffe de ses rayons, elle nous soutient faiblement: nous enfonçons à chaque pas et nos minces chaussures finissent par se mouiller. Il nous faut remonter à cheval, et nos pauvres bêtes marchent en tremblant sur ce terrain qui fléchit sous leurs sabots; elles enfoncent, se relèvent pour s’enfoncer de nouveau jusqu’au poitrail. Il faut nous résoudre à aller à pied. M. de Ujfalvy nous devance, soutenu par un couli; ces gens nu-pieds marchent sur ce terrain glissant comme sur une route; leur peau endurcie ne craint ni le froid ni le chaud. Mon mari commence à descendre le flanc de la montagne; c’est une glissade impossible; en voulant reprendre pied, il casse sa canne ferrée, et sans son conducteur nul doute qu’il ne fût arrivé en bas plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Moi qui le suis derrière, soutenue par un jeune couli, je m’arrête interdite, ne jugeant pas mon conducteur assez fort pour me retenir; j’ai l’idée de me laisser glisser sur la neige comme sur une montagne russe, quitte à être un peu mouillée; mais M. de Ujfalvy me crie de ne pas le faire, que le bas de la descente est rempli d’eau et qu’il m’enverra un autre couli. Je m’empresse de suivre son conseil et j’attends, appuyée sur le bras de mon jeune couli, l’arrivée de l’autre. Je bats le sol de mes pieds, qui sont gelés et engourdis par le froid; mes bottes se sont déchirées sur ces chemins pierreux, et la neige a eu tout loisir pour y entrer et s’y fondre. Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe, et le proverbe eut encore raison; un nouveau couli vient à mon aide, et, soutenue par ces deux montagnards, glissant à qui mieux mieux, nous arrivons non sans peine au bas de la rampe. Là la neige fondue forme une quantité de petits ruisseaux, que je traverse sur le dos de mon conducteur. Quelques instants après je suis de l’autre côté du cirque, et mon deuxième conducteur est déjà remonté chercher mon tatou, qu’il avait fallu abandonner et qui a les quatre pieds comme scellés dans la neige. D’une main ferme et sûre il le maintient et le conduit près de nous. Le cheval de M. de Ujfalvy, mené par son saïs, descend lentement. Afin de nous réchauffer, nous continuons la descente à pied et nous rejoignons notre cuisinier, qui s’était établi dans un creux de la montagne. Nous nous séchons; mais mon mari, qui a encore des oppressions, ne veut rien prendre; nous continuons notre chemin en côtoyant une jolie rivière, qui tout à coup disparaît à nos yeux, et, après une descente de 800 mètres, lorsque nous nous arrêtons pour prendre notre collation, nous la cherchons encore en vain. A cette hauteur, le coup d’œil est magnifique; au fond de la gorge apparaît Skardo entouré de verdure; on le croirait tout près, et cependant quinze milles nous en séparent.
Malgré notre fatigue, il faudra aller jusqu’au bout, car nous ne saurions où dresser notre tente. La descente est excessivement rapide. Nous sentons des pierres qui nous tombent sur la tête et sur les épaules; nous regardons quel est le téméraire qui se trouve sur ces hauteurs et ose se permettre un tel acte de méchanceté. Ce sont des chèvres sauvages, qui naissent sur le flanc de ces rocs abrupts; elles se promènent le long de ces chaînes de montagnes en faisant rouler ces pierres sous leurs pieds agiles. Sur cet étroit passage les plus jeunes essayent leurs cornes naissantes; leur poil soyeux frôle les parois rocailleuses. La gorge est si étroite qu’on se sent comme enfermé au milieu de ce paysage à la fois pittoresque et grandiose, ferme et rude comme le roc qui le forme. Il est facile de se rendre compte que ce passage est impraticable en hiver. A cette époque déjà, il nous a fallu cinq heures pour franchir ce chemin entrecoupé de torrents, dont les sentiers sont à chaque instant dégradés par la fureur des eaux. A la fin de la gorge la végétation reparaît un peu. Bien haut, bien haut, se confondant avec les pics, quelques conifères égarés croissent sur ces hauteurs.