Le parapluie rouge du radjah nous avait paru de loin être un magnifique mikedember ou palanquin.
Il se rendait à l’appel de Rambir-Singh, qui avait cité à son tribunal tous les petits radjahs du Ladak pour s’être révoltés et avoir refusé le payement des impôts.
Un peu après cette royale rencontre nous faisons celle de très beaux yaks qui sont de pure race, ce qui se voit rarement, car ces animaux, employés aux usages domestiques, sont généralement des mulets de bœuf et de yak appelés sous. Nous nous arrêtons à 3500 mètres, au pied du col de Dorikôn, dans le voisinage de quelques misérables huttes au milieu de broussailles confondues avec des roches immenses, qui surgissent de terre comme de vieilles tombes en ruines. On est enfermé dans un circuit de montagnes qui se croisent et s’entre-croisent. Il pleut; il fait froid et humide, mais on nous a assuré que sur le plateau du Déosaï il ne pleuvait jamais.
Le 18, au grand matin, nous sommes prêts à traverser ce fameux plateau, situé à une altitude moyenne de 4000 mètres et tout entouré de montagnes qui l’enlacent. Elles sont relativement basses, quoiqu’elles aient 1000 mètres de plus que le plateau, qui forme une espèce de cirque irrégulier de 25 milles de diamètre. C’est le fond d’un gigantesque glacier disparu aujourd’hui. Les débris de moraines, les roches moutonnées qui restent encore là témoignent de cet ancien état de choses.
A notre lever nous sommes enveloppés d’un brouillard intense, et nos coulis refusent de partir, prétextant qu’on n’y verra pas. Mais M. de Ujfalvy n’entend pas de cette oreille et donne le signal du départ; avant que ceux-ci aient fini de charger, le brouillard a déjà presque disparu.
Nous nous engageons d’abord au milieu de broussailles et d’une végétation tout à fait rabougrie, qui peu à peu finit par disparaître; nous ne trouvons plus que quelques touffes d’herbe parsemées au milieu des pierres. C’est le commencement du plateau du Déosaï ou plateau du Diable. La route que nous suivons le coupe à peu près au milieu, du sud-ouest au nord-est, et sa surface est un peu inclinée en pente douce. Les ondulations du terrain ressemblent à des vagues. Le plateau est le chemin le plus court, relativement le plus commode et le plus sûr pour aller à Skardo, la capitale du Baltistan; mais il n’est praticable que pendant quatre mois de l’année, car quelquefois, même au mois de septembre, des voyageurs y ont été surpris par un ouragan de neige et sont morts de froid. En 1870 trois indigènes ont encore subi ce terrible sort.
La première passe que nous franchissons est celle de Stakpila, 4200 mètres; elle forme la ligne de partage des eaux du Djelum et de l’Indus. Nous redescendons dans une gorge étroite, où le Chingo prend sa source; cette rivière est un des affluents de l’Indus. Nous remontons, et le temps devient de plus en plus frais: enfin nous atteignons le second col de Sarsangar, haut de 4250 mètres; il est onze heures du matin et nous sommes sur le vrai plateau.
Des pierres, rien que des pierres; quelques pas après la passe, nous rencontrons deux petits lacs à peu de distance l’un de l’autre; on croirait marcher sur des galets, mais des galets pointus, sur lesquels je me demande comment nos chevaux font pour poser le pied; il fait à peine 2 degrés. Le plateau du Déosaï est traversé par une infinité de petits ruisseaux, lesquels forment en se réunissant une rivière appelée le Chigar. Nous choisissons le bord d’un de ces petits ruisseaux pour y planter nos tentes; nous sommes à 4800 mètres; aussi avons-nous grande peine à nous réchauffer.
Le désert enfermé dans ces régions montagneuses est inhabité; à peine quelques marmottes y font-elles entendre leur sifflement. M. de F... en a tué une pendant la route; mais nous sommes obligés de la laisser, car elle a son poil d’été, qui se détache sous les doigts.
Mon mari souffre du mal des montagnes; il a des maux de tête et des suffocations continuelles. Sous notre tente, nous avons 1 degré au-dessous de zéro et nous passons la nuit à faire tous nos efforts pour nous réchauffer. Nous nous demandons comment font nos Hindous, habitués au chaud climat de l’Inde; ils grelottent sous leurs tentes. Cette température nous décide à faire ce jour-ci 22 milles, afin de quitter au plus vite ce plateau du Diable. Nous marchons toujours entourés de montagnes, où nous voyons pour la première fois des pics couverts de neiges éternelles. Le soleil se couvre et la grêle tombe; allez donc croire ceux qui vous disent qu’il n’y pleut jamais; la grêle nous fouette le visage à midi; en plein soleil nous n’avons que 25 degrés. La nuit est un peu moins froide que la précédente, le thermomètre remarque 3 degrés, et nous sommes au mois d’août. Le 20 nous traversons deux rivières assez rapides et assez profondes, après lesquelles nous chevauchons sur un petit chemin que les tatous ont tracé au milieu de cette steppe triste et désolée. Tout à coup nous voyons un ours qui se promène tranquillement sur le flanc de la montagne. Bien que M. de F... n’ait qu’un fusil de petit calibre, on se décide à le chasser, et notre compagnon s’avance en rampant pour surprendre la bête, tandis que M. de Ujfalvy s’élance à cheval afin de le chasser du côté de M. de F... En cet instant je me rappelle que mon mari n’a pas d’armes et je m’élance au galop en lui criant: «Fais attention, tu n’as pas d’armes». A mes cris, il fait faire demi-tour à sa monture et me montre son revolver qu’il a en main; je m’arrête alors; mais pendant ce temps-là l’ours, au lieu de marcher vers M. de F..., s’est empressé de grimper sur la montagne; il est déjà au milieu quand il se retourne pour voir s’il est encore poursuivi. Impossible, la pente est trop raide et le cheval ne peut le rejoindre. Mme de F... n’a pas crié; elle est plus courageuse que moi et je suis vraiment fâchée d’avoir empêché la chasse, surtout lorsque mon mari m’a dit que, même à cheval, sans armes, il n’y avait pas de danger, car le cheval court plus vite que l’ours. M. de F..., imparfaitement armé, n’aurait pu que le blesser, et sa fureur se serait naturellement tournée contre mon mari, qui aurait été près de lui. Nous n’avions aucun fusil, et les indigènes ne seraient certes pas venus à notre secours. Après que ma colère contre moi-même fut passée, je ne regrettais aucunement ce que j’avais fait; un ours blessé est dangereux, dit-on, tandis qu’il est bien rare qu’un animal qu’on n’inquiète pas vous attaque.