Après trois heures de marche, nous nous arrêtons pour déjeuner à Bangla, pauvre hameau composé d’un seul groupe isolé de maisons au pied de la montagne. Au milieu de ces champs et de ces prairies couvertes de hautes herbes et tout émaillées de fleurs se dresse un arbre auprès duquel nous descendons pour faire notre collation.

Dans ces hautes montagnes et à cette heure matinale le soleil n’était heureusement pas trop chaud, car l’ombre de cet arbre était bien légère. Il y avait bien des meules de sarrasin qui s’élevaient de distance en distance, mais elles seraient d’une faible ressource contre le soleil indien.

Deux heures de repos suffisent amplement à nous délasser; nos chevaux ont mangé, les tatous ont brouté; quant à nos hommes, il leur arrive rarement de prendre de la nourriture en route. L’Hindou, qui doit tout préparer lui-même, aime mieux attendre l’arrivée finale, et le musulman imite son maître, car l’Hindou se croit ici de caste bien supérieure à ce dernier et le lui fait sentir.

Notre chemin monte et descend continuellement; aussi le cheval du maharadjah, qui n’aimait pas ces excursions, refusa d’avancer à une de ces montées abruptes et tomba avec son cavalier d’une corniche haute de plus de deux mètres sur les pierres qui formaient le lit du torrent. Je crus mon mari tué; mais il n’en fut rien, le cheval retomba sur ses pieds avec son cavalier, qui n’avait pas bougé de selle; il était hors de danger. Je le suivais par derrière. A peine la frayeur s’était-elle emparée de moi que tout était déjà pour le mieux. Conduit ensuite à la main par le saïs, le cheval fut obligé de s’exécuter et de monter, à son grand déplaisir; il ne renouvela plus cet exploit, et nous arrivâmes à la station sans autre accident.

Mapnon-bagh est le dernier village que nous trouvons jusqu’à Skardo; nous nous y arrêtons. Il tonne, il pleut, et la rivière au bord de laquelle nos tentes étaient dressées, si belle et si claire tout à l’heure, devient toute bourbeuse; la température se refroidit: à trois heures de l’après-midi nous avons à peine 14 degrés.

De l’autre côté de la rivière, la montagne est couverte de bois épais et touffus, mais les arbres ne sont pas élevés et se ressentent du voisinage du plateau désert que nous allons aborder. Nos gens font du feu et se chauffent à la flamme, puis s’enroulent la tête dans leur couverture pour s’endormir sous les arbres dans des abris qu’ils ont faits à la hâte avec des branchages. Le 17 nous faisons un changement; M. de Ujfalvy va reprendre son cheval, et moi je vais monter celui du maharadjah; comme je suis beaucoup plus légère, il ne refusera peut-être plus de grimper. Du reste, pour cette fois, le saïs le tient par la bride: tout va bien jusqu’à une montée, quand tout à coup il s’échappe des mains du saïs, et, reculant sur le bord de la corniche, il perd pied et se retient suspendu avec ceux de derrière sur le bord de l’abîme. Par bonheur j’ai une selle dont l’étrier s’en va avec mon pied et je me laisse glisser à terre; le tchouprassi, qui était près de moi, s’avance pour me retenir, mais nous roulons tous les deux pendant quelques pas. Les pierres sont heureusement mêlées de sable, qui amortit notre chute. Le cheval, prêt à tomber sur nous, est arrêté par le saïs, qui a ressaisi la bride, et nous sommes tous sauvés. Seulement la bête s’est horriblement foulé le pied et peut à peine marcher. Il faut faire avancer les hommes qui portent mon dandy. On crie, on crie; enfin ils arrivent; mais ces six hommes sont si peu habitués à cette nouvelle chaise à porteurs, qu’ils s’arrêtent à chaque instant.

Un roc énorme nous barre tout à coup le chemin sur ces flancs rocailleux de montagne. Nos tatous chargés descendent lentement ce passage, tout seuls et sans aide; l’un d’eux est une jument, suivie de son poulain, et, comme celui-ci n’a pas assez de place pour marcher à côté de sa mère, il grimpe sur le flanc de la montagne et ne la quitte pas; il bondit comme une chèvre et ne s’éloigne pas d’elle. Ces chevaux arrivent ainsi à avoir des pieds d’une sûreté extraordinaire.

Après ce défilé, la végétation se rabougrit, les montagnes se transforment en rocs immenses; on dirait des blocs de pierre posés sur un socle de verdure.

Nous n’avons plus que sept milles pour nous rendre à la station; cependant nous nous arrêtons pour déjeuner. Nous rencontrons un radjah chasseur; il va à pied au milieu de ses coulis et de ses tatous, le fusil sur l’épaule, vêtu à l’anglaise et suivi de ses chiens. Dans ce modeste équipage, il parcourt la vallée comme un simple mortel. Hier nous en avions croisé un qui était à cheval et tenait fièrement un parapluie rouge qu’il déployait contre les ardeurs du soleil ou contre la pluie, suivant le cas.

Que de fois nous avions vu nos tchouprassis, sous ce soleil ardent des Indes, tenir un immense parasol végétal qui, ne pouvant se fermer, devait rester ouvert, livré aux intempéries de cette saison pluvieuse. Le soir, à l’ombre de la nuit, ce parasol faisait un singulier effet.