Le pays produit des petits pois, qu’on dit assez bons; ceux que nous avons mangés en effet étaient tendres sans être fins. Le riz est de médiocre qualité; aussi le mounchi n’en achète-t-il que pour les coulis; il a fait sa provision ailleurs, et Dieu sait quelle consommation de riz il compte au maharadjah! C’est pourtant un homme honnête, mais si bon qu’il nourrit toutes les personnes qui nous approchent. Il est Hindou, ainsi que les tchouprassis qui sont sous ses ordres, car Sa Hautesse n’aurait jamais voulu nous confier à des musulmans, pour lesquels elle professe un profond mépris.
Nous avons une discussion avec nos domestiques, qui viennent réclamer un mouton; pour cette fois seulement nous le leur donnons, mais au lieu d’un il en faut deux, puisque nous avons des serviteurs hindous et musulmans. Or un Hindou ne mangera jamais de mouton s’il n’a été tué d’un coup de sabre par un homme de sa religion, et vice versa; cependant les musulmans n’ont pas de caste: de par leur religion ils sont égaux; mais telle est la force de l’habitude, que ces Hindous devenus musulmans et vivant ensemble avec d’autres coreligionnaires nouveau venus ont gardé l’usage de leurs castes.
Nous buvons du lait de buffle, mais je trouve qu’il a un goût trop prononcé qui le rend bien inférieur à celui de la vache.
Dans l’après-midi nous sommes allés sur un plateau relativement peu élevé; la vallée s’étendait devant nous, avec ses contours, ses torrents, ses ruisseaux et sa forteresse. Trois groupes de maisons campées de loin en loin, au milieu des plantations, forment la petite ville et le grand village de Gouraiz. Le plateau était borné par un profond ravin d’où sortaient des roches énormes; de leurs flancs aux rugosités profondes s’échappaient de minces conifères. Les prairies s’émaillaient de fleurs, et les chèvres au long poil bondissaient sur les pentes. Nous redescendons pour aller visiter l’autre pâté de maisons; toutes les bâtisses sont en bois, la mosquée est de briques et sa base est en grosses pierres roulées par les torrents; on voit bien que le tailleur de pierre n’y a pas mis la main. A quoi bon, du reste, pourvu que cela tienne?
Les maisons ne sont pas hermétiquement closes, et l’hiver doit se faire sentir rudement. Les habitants peuvent toutefois en braver les rigueurs avec le bois de chauffage, car, des immenses montagnes rocailleuses qui bordent le côté droit de la rivière, surgit comme par enchantement une végétation rare et inattendue.
Gouraiz est sans contredit un endroit qu’on rechercherait s’il était en Europe. Les Dardous qui l’habitent, mélangés avec des Cachemiriens, sont doux et hospitaliers; loin de nous fuir, ils nous engagent à entrer dans leurs misérables demeures. Sur la place, des femmes portant des enfants dans leurs bras se tenaient sur le seuil de leurs habitations. Les petits garçons groupés autour de leurs mères nous considéraient d’un air étonné, et leurs figures, sérieuses pour leur âge, étaient déjà toutes mélancoliques. M. de Ujfalvy leur jeta des païs, petite monnaie du pays, et tous accoururent alors vers nous.
M. de Ujfalvy proposa à l’une de ces femmes d’acheter ses boucles d’oreilles, d’une forme tout originale; elle trembla un peu au commencement et ébaucha un refus, mais, lorsqu’elle vit les roupies, elle les défit elle-même de ses oreilles. Il en fut ainsi avec une autre jeune femme qui portait un singulier collier. Ce bijou venait du Ladak; il se composait de trois rangs formés par des coquillages taillés en rond, lesquels étaient séparés par de petites perles rouges. Les femmes parurent enchantées de la vente qu’elles avaient faite, et nous l’étions aussi; sur quoi nous retournâmes à notre tente en sautant par-dessus plusieurs cours d’eau qui traversaient les prairies et dont quelques-uns étaient assez larges.
Le 16 au matin, nous étions levés et prêts à cinq heures; les tatous qui devaient transporter nos effets et nos provisions étaient arrivés. Il nous en faut pas mal, car après deux stations nous entrerons sur le plateau du Déosaï, et adieu villages et nourriture; il faut tout prendre avec soi, jusqu’au bois de chauffage; tout manque, excepté l’eau.
Ce que nous eûmes de disputes au sujet des chargements entre les katchawallas ou muletiers n’est pas croyable; il fallut en frapper quelques-uns pour remettre tous les autres en ordre; après cet exemple salutaire tout alla bien, et, une demi-heure après, nous étions en marche dans un chemin ravissant, toujours sur les bords du Kichanganga, qui va se jeter dans le Djelum à Mouzaferabad.
A peu de distance de Gouraiz, nous quittons cette rivière et ses bords charmants pour prendre ceux plus riants encore du Barzil, petit cours d’eau dont les eaux claires et limpides vont grossir celles du Kichanganga; le soleil les fait paraître d’un bleu clair, et pour notre malheur les montagnes se déboisent de plus en plus, la vallée s’élargit, les champs sont semés de sarrasin dont les épis jaunis ne demandent qu’à être coupés.