Les coulis, aussitôt après leur arrivée, déposent à terre leur fardeau, et, s’asseyant en groupes, attendent patiemment qu’on les paye. La patience est une vertu qui ne fait pas défaut aux Orientaux; ils s’accroupissent sur place des heures entières et, si le temps leur semble long, ils s’endorment.
Le règlement des comptes ne fut pas chose aisée: chacun voulait avoir un bakchich, mais le mounchi, inflexible, le leur refusa. Ce fut une bien autre affaire quand il fallut s’arranger avec les maîtres des tatous. Il y a si peu d’habitants dans ces contrées, qu’il est impossible de trouver un grand nombre de coulis. Les coulis forment une caste à part ou, pour mieux dire, n’appartiennent à aucune; ainsi donc aucune autre personne ne pourrait et ne voudrait consentir à faire ce métier. A défaut de coulis il nous fallait donc des tatous. Les tatous sont d’excellents chevaux de montagnes, aux pieds sûrs et agiles; de petite taille, ils peuvent passer sur ces étroites corniches, et leur poids relativement léger ne risque pas de faire écrouler ces frêles balcons qui surplombent les précipices. Le difficile était d’en trouver en quantité suffisante; il y en avait dont le dos était tellement écorché que l’os était à vif; la plaie saignante était couverte de mouches et faisait pitié à voir.
Après midi les musiciens vinrent nous faire entendre leurs airs. Ils habitent la forteresse de Gouraiz, située à quelque distance du village; j’imagine qu’elle n’a jamais été très redoutable, mais elle fait bien dans le paysage, et il serait dommage de la détruire.
Ces musiciens appartiennent au service du maharadjah; ils sont au nombre de sept et sont tous des enfants: le plus âgé a près de quinze ans et le plus jeune a huit ans. Ils sont dirigés par un homme d’une quarantaine d’années, et sont tous vêtus d’une veste brune, d’une écharpe rouge et d’un turban de la même couleur. Ils ont pour instruments des flûtes et des hautbois, mais leur perfectionnement est loin d’atteindre le nôtre; ils sont encore dans un état primitif très peu avancé. Le chef marque la mesure sur une espèce de grosse caisse de petite dimension. Ils nous gratifient d’abord de l’air national du Cachemire, puis au milieu de trois autres morceaux je remarque un air montagnard assez original; le rythme à 2/4 est caractéristique, et la mélodie qui revient souvent est saisissable pour nos oreilles. Je m’empresse de le transcrire sur du papier que je règle à la hâte, mais, lorsque je veux leur faire recommencer afin de juger si je ne me suis pas trompée, impossible: ils me jouent toujours autre chose. Je dois y renoncer. Ce fait est bien une preuve du caractère oriental; défiant et soupçonneux au possible, toujours habitué aux mensonges, il ne peut se mettre dans la tête qu’on n’ait pas un intérêt méchant à vouloir une chose qu’il ne comprend pas ou dont il n’a pas l’habitude.
Le 15 il pleut et la matinée est froide; cette température n’est pas étonnante, la vallée de Gouraiz est à 2250 mètres au-dessus de la mer et tout encaissée dans de hautes montagnes.
Après notre déjeuner matinal, M. de Ujfalvy mensure des Dardous; cette population musulmane habite cette contrée depuis les sources du Kichanganga jusqu’en dessous de Gouraiz. Quelle différence de types avec celui des Cachemiriens! Quelle autre stature, beaucoup moins massive et moins forte! leur tête surtout est beaucoup plus petite, leur taille aussi. Leur nez fin et long leur donne quelque chose d’étrange. Ils sont beaucoup plus courageux que les Cachemiriens, mais ils sont passablement voleurs et pleins d’astuce. Ce sont des musulmans sunnites, mais leurs femmes ne sont aucunement voilées. Le peuple présente un aspect sale et misérable, et les maisons s’en ressentent. Les Dardous sont divisés en castes: la première est celle des Ronous, la seconde celle des Chîns, qui sont agriculteurs et chasseurs et très âpres au gain; cette caste ne mange ni volaille ni bœuf, ne boit pas de lait, a horreur du beurre et n’ose même pas y toucher.
Types dardous.
Ils ont pour la vache la même aversion que les Mahométans pour le porc. Si une peau de vache est déposée près de leur fontaine, ils croient à une tempête. Ils ne touchent les veaux qui naissent qu’avec un bâton. La troisième caste est celle des Yechkouns, qui est de beaucoup la plus nombreuse, et forme la classe des agriculteurs. La quatrième, celle des Kremîns, est composée de tous les artisans, réduits dans ces pauvres pays à la plus simple expression.
Les Doums sont les parias des Dardous; les forgerons, les corroyeurs forment cette malheureuse caste. Ils sont aussi musiciens pourtant et ils font partie de toutes les fêtes. Les hommes filent la laine de leurs moutons, avec laquelle ils font de la corde; elle est peu solide et se brise souvent. J’emprunte cette subdivision à un auteur anglais; quant à M. de Ujfalvy, loin de l’admettre, il voit dans ces castes autant de peuples différents. Pour lui, les Chîns seuls sont des Dardous, les derniers vestiges des Darada de l’antiquité indienne. Chacune des castes paraît représenter les derniers survivants de quatre peuplades d’origine différente.