Pendant ce temps le mounchi Ganpatra, que Sa Hautesse nous a donné pour nous accompagner dans notre voyage, prend ses arrangements avec les gens du pays pour les provisions et les coulis ou porteurs. Chaque soir M. de Ujfalvy devra signer la feuille des dépenses: telle est la volonté de Sa Hautesse. C’est avec un Pandit qu’il fait ses arrangements; on le reconnaît à la flamme jaune et blanche qu’il porte sur le front, à son turban blanc, qu’il roule d’une tout autre manière que les autres. Son type pur et beau eût seul suffi à le faire reconnaître. Les Pandits se teignent aussi le bout des oreilles en rouge. Ce sont eux qui tiennent le maharadjah entre leurs mains; ainsi ils lui ont fait croire que son père, qui est mort, a été transformé en poisson et qu’il se trouve ou entre le premier et le second pont jetés sur le Djilam, ou bien encore à Verinagh; ils ne savent pas bien auquel des deux endroits ils doivent donner la préférence, de sorte que, pour le moment, la pêche est interdite dans ces lieux. Les Pandits en font bien d’autres, et l’on raconte qu’un général des troupes du maharadjah, ayant mangé de la viande de vache, fut condamné par ceux-ci à se couvrir la tête de terre et à planter du riz dessus. Au moment de la récolte, le général se promenait avec une végétation superbe; c’était un panache naturel magnifique, mais qui devait être bien incommode pour le propriétaire.

CHAPITRE X
LE BALTISTAN

Sortie de la vallée de Cachemire.—Le col de Radjdiangan.—La vallée du Kichanganga.—Gouraiz.—Les Dardous, types, mœurs, habitations.—La musique du maharadjah.—Un cheval dangereux.—Barzil.—Deux cols à franchir.—Le plateau du Déosaï.—Le mal de montagne.—Le Bourdjila.—Skardo, capitale du Baltistan.—Les habitants.—Type balti.—Les tazis de Ghilghit.—Le jeu de polo.—Une pipe arabe du XIVe siècle.

Le 12 août au matin, nos chevaux sont sellés et nous partons par une route assez belle qui court dans le défilé de Radjdiangan. Nous avons à franchir une passe de 3600 mètres. Mais à 3000 mètres il faut nous arrêter, nos chevaux sont trop fatigués. La vue est superbe; nous découvrons tout au loin Srinagar et son beau lac. Pour arriver à Fagou, le chemin passe par une forêt. C’est près d’un petit étang artificiel, qui ressemble plutôt à une mare, que nous nous arrêtons; cet endroit désert possède un grand baraquement appelé dak postal du maharadjah. Là ceux qui font le service des lettres trouvent un abri contre les intempéries de la saison. Cet endroit est très frais; lorsque le soleil a disparu, il fait à peine 14 degrés. Il faut aller bien loin pour trouver de l’eau potable, mais on nous en apporte, ainsi que du mouton; nous faisons alors un repas supportable. Mouton ou poulet, poulet ou mouton, nous n’aurons pas autre chose pendant deux mois, il faut nous y attendre.

Le 13 au matin, nous achevons de franchir le col, et le coup d’œil est merveilleux. A nos pieds s’étend toute la vallée du Cachemire; le Djilam déroule ses méandres comme un joli ruisseau; cette belle et large rivière nous paraît si petite que nous pouvons par là mesurer la hauteur à laquelle nous sommes parvenus. Tout autour de nous, pourtant, la végétation est belle et grandiose; on cherche la neige et on voit des prairies avec de hautes herbes émaillées de roses trémières mauves, de myosotis, de gueules-de-loup, des fleurs bleues, blanches, jaunes, rouges, qui se confondent entre elles et forment les plus ravissants parterres que l’on puisse imaginer. Les bouleaux montrent leur écorce blanche; les conifères s’élèvent droits et pointus comme s’ils voulaient percer les nues; le soleil dore ce panorama ou se cache quelquefois sous les nuages qui couvrent ce beau ciel; pas une habitation à l’horizon; la solitude plane sur ces hautes régions et une tristesse immense nous envahit; pourtant nos montures marchent allègrement, car la fraîcheur se fait sentir. Nous nous représentons aisément ces hauteurs couvertes de neige sur lesquelles être vivant n’ose se hasarder, car une mort horrible attend le voyageur imprudent dans ces parages inhospitaliers. Le plateau n’a aucune route indiquée, mais on ne peut s’éloigner de beaucoup; le précipice vous a bien vite remis sur la voie; la descente est horrible; je monte le cheval de mon mari, bonne bête qui court comme une chèvre sur ces pierres roulantes; le cheval du maharadjah, que mon mari a pris pour lui, voudrait bien ne pas faire cet exercice, mais, tenu par le saïs, il faut bon gré mal gré qu’il saute.

Après la descente, qui est quelque chose d’impossible comme route, nous trouvons un Américain, aimable jeune homme de la connaissance de M. et Mme de F.... Chasseur intrépide, il avait voulu aller à Ghilghit, mais il n’avait pu y parvenir et avait dû rebrousser chemin, faute de nourriture; les habitants, qui se préparaient à la guerre, n’avaient voulu lui céder aucune de leurs provisions. En revenant, il avait été pris par la fièvre, et il était très malade encore lorsque nous le rencontrâmes; il nous offrit sa tente et son déjeuner; nous partageâmes le nôtre avec lui, et de cet assemblage résulta en somme une assez bonne collation; la conversation nous fit passer deux agréables heures, après lesquelles nous partîmes de Jotkossou, endroit passablement sauvage, sans aucune habitation, au bord de cette rivière qui sautille sur les blocs entre les montagnes. Nous la suivons, et, quelques heures plus tard, nous arrivons à Kanzelvân, misérable petit hameau réfugié dans un endroit superbe de sauvagerie, qui n’est plus qu’à 1600 mètres, où nous campons sur le bord du Kichanganga. Nous sommes là installés au pied d’une montagne couverte de conifères; le murmure de la rivière nous avertit doucement de sa présence. C’est une solitude complète, qu’aucun cri d’animaux ne vient troubler. Le soir, les huttes sordides qui abritent le mounchi et ses tchouprassis sont éclairées par des lampes vacillantes qui rappellent communément nos lampions: au lieu de suif on se sert d’huile pour les alimenter. Le tronc d’un arbre magnifique tient lieu de cheminée aux coulis pour faire leur cuisine. C’est le Ramadan, et les musulmans n’ont pas le droit de manger pendant la journée; aussi se dédommagent-ils le soir; ils causent, mangent et boivent jusqu’à une heure avancée de la nuit; et le jour ils ont envie de dormir. C’est un mauvais moment pour voyager, et nous avons de la peine à trouver des coulis.

Le 14 le soleil se voile, et nous en sommes enchantés. Le pont près du village est en assez mauvais état; aussi, par prudence, le passons-nous à pied. De nouveau en selle, nous prenons le sentier qui contourne le flanc de la montagne; la route est détestable, mais elle est splendide; le côté nord, tout boisé, élève ses pins sur des flancs rocailleux; des blocs énormes émergent de la rivière; sans doute le vent va y porter le germe producteur, car de jeunes arbres ont pris naissance sur ce dur terrain et se balancent mollement au souffle du zéphir. Du côté sud, les montagnes arides se tapissent d’une légère verdure, les pics s’élèvent menaçants vers le ciel.

Nous retraversons la rivière, car le chemin passe de l’autre côté. Par là les arbres coupés déroulent des pentes des montagnes et arrivent, portés par la rivière, à leur destination; d’autres, arrêtés sur les pentes, sont une menace pour les rares voyageurs. C’est après un petit chemin sous bois, par une corniche côtoyant un ruisseau, que Gouraiz nous apparaît. La vallée, rétrécie, est arrosée par le Kichanganga, et une quantité de petites sources échappées des montagnes vont se perdre dans son cours. Gouraiz se trouve situé au milieu de belles prairies; c’est près du tombeau d’un fakir que nous dressons nos tentes. De beaux noyers vont nous prêter leurs ombrages, mais nous regrettons que leurs fruits ne soient pas encore mûrs.

Le tombeau du fakir est très simple. S’il n’y avait pas de petits drapeaux blancs qui attirent l’attention, on ne pourrait se douter que, sous cette misérable construction en bois, repose un homme que tout le pays révère.

Nos tentes dressées à quelques pas de là font bon effet; nos chevaux sont remisés sous de grands arbres et, s’il pleut, on les couvrira d’une couverture, les saïs n’en ont pas plus que leurs bêtes. Le cuisinier prépare la nourriture: c’est un mouton qu’on égorge, des poulets qu’on tue, du riz qu’on cuit et des légumes qu’on épluche.