Afin d’éviter les rizières, dont on fait une grande culture au Cachemire, et qui, avec le blé, constituent une des principales productions de ce pays, nous devions faire deux étapes en bateau pour reprendre ensuite nos chevaux.

A la sortie de la ville, le Djilam continue son cours calme et tranquille, en arrosant des terres abandonnées et en friche. Est-ce la paresse des habitants qui en est cause? Je crois plutôt que c’est encore la suite de la terrible famine qui a décimé la contrée. Ensuite le pays est tellement pressuré par ses gouvernants, que tout ce concours de circonstances réunies ajoute à leur paresse naturelle et qu’ils aiment mieux risquer de ne pas manger en dormant que de ne pas manger en travaillant. Ils ont si peu de liberté que même l’époque où l’on doit faire les récoltes est fixée par le radjah et par un édit. La moisson est condamnée à périr sur pied ou à être coupée trop tôt si tel est le bon plaisir de Rembir-Singh; ce manque d’initiative individuelle ne peut être que préjudiciable à l’agriculture.

A la tombée du jour nous arrivons près d’un petit village à la droite duquel se trouve un canal qui conduit de la rivière à ce qu’on appelle le petit lac Manisbal. L’entrée en est originale; on croit presque traverser un champ de lotus. Au bord du lac se trouve un ancien temple, qui a peut-être été beau autrefois; aujourd’hui les cultures et les arbres l’envahissent.

Au bord du Manisbal habite un fakir. Ce saint derviche cultive son jardin, qui lui donne des fruits excellents, et reçoit les visiteurs avec affabilité; il sait bien qu’il en sera récompensé, et la roupie est toujours la bienvenue. Ce derviche a creusé, avec ses propres ongles, dit-on, le tombeau qui doit conserver sa dépouille. C’est une galerie souterraine qui aboutit à une large pièce dans laquelle doit être enfouie son enveloppe mortelle; pour avoir fouillé de ses propres doigts cette prodigieuse quantité de terre, ses mains m’ont paru bien intactes; du reste toute sa personne respirait un air de propreté bien rare chez ces saints personnages. Sa maison aussi était propre; il s’amusait à fabriquer de petits moulins à eau, pour mettre à profit une source qui coulait non loin de son habitation.

Un fakir.

Si les moustiques n’étaient pas en si grand nombre à Manisbal, on aimerait à y planter sa tente et à y rester peut-être; mais nous nous plaisons à penser que la nôtre, dressée sous un magnifique platane, sera levée demain, et nous nous endormons, en dépit des moustiques, avec cette douce espérance.

Le lendemain nous retraversons le canal; la lune était encore au ciel et le jour commençait à l’en chasser; les montagnes s’éclairaient en montrant leurs flancs dénudés, et nous, tout en admirant ce beau réveil de la nature, nous continuons notre route et rejoignons le Djilam et son large cours. Nous retrouvons aussi M. et Mme de F..., jeunes Américains qui avaient décidé de faire le voyage avec nous.

A onze heures, l’heure du déjeuner. Pour attendre le bateau de notre cuisinier, nous nous arrêtons près du grand lac. Nos bateliers se précipitent vers un endroit où l’on recueille une espèce de châtaigne qui croît sur ce lac, et qu’on appelle zingari. Ils en ont vite fait une grande récolte. Le cuisinier nous ayant rejoints, nous nous remettons en marche, car les moustiques nous incommodent à tel point que la place n’est plus tenable. Le mouvement de notre bateau les a écartés; nous entrons dans le grand lac appelé Woualar; ce lac est quelquefois tourmenté par des tempêtes terribles; en ce moment nous ne voyons que les herbes qui l’envahissent. Ses joncs sont coupés pour la nourriture des animaux et sont comptés au nombre des objets de rapport du lac.

Au loin nous apercevons notre lieu de destination, Bantipour, situé sur le lac Woualar. A sa vue, nos bateliers, saisis d’une ardeur nouvelle, commencent à faire des exercices avec leurs rames. Commandés par celui qui est assis à l’avant du bateau, nos 30 rameurs, dont 15 sont en avant et 15 autres derrière, battent deux fois l’eau de leurs rames, puis les élèvent en l’air comme s’ils mettaient en joue; une autre fois, après deux coups, ils les tiennent en l’air; d’autres fois, toujours après deux coups, ils les tiennent à bras tendus, ou hors de l’eau en les frappant avec leurs mains ou en frappant la surface de l’eau, et bien d’autres exercices, qui sont toujours exécutés à trois temps et qui les excitent et les amusent beaucoup. Les Cachemiriens, comme les Hindous, sont de grands enfants; un rien les amuse et les intéresse; on pourrait croire que cette vie indolente qu’ils mènent doit les ennuyer, on aurait tort; du reste, ils ne pensent pas qu’il puisse exister une autre manière de vivre. Leurs pères ont vécu ainsi; ils agissent comme eux, et leurs enfants les imitent sans songer à la possibilité de faire autrement. Pourvu qu’ils aient leur houqqa (pipe), ils sont contents. Le tabac qu’on fume aux Indes est originaire de Puxerat; la feuille est petite et de couleur jaune; son odeur ressemble à celle de la violette. Les Hindous le pilent généralement dans un mortier, en y ajoutant plusieurs substances, et l’arrosent d’eau de rose; ils mettent ensuite ce mélange dans leurs pipes. L’aspiration de la fumée est une de leurs plus grandes jouissances. Aussi est-il rare de voir dans les villages un indigène se séparer de sa pipe, même si on lui en offre un grand prix. Les exercices de nos bateliers eurent pour résultat de nous faire parvenir plus vite à une petite rivière que nous devions prendre pour arriver à Bantipour. Elle était si basse que nous dûmes quitter notre bateau. Sous un soleil brûlant, parmi des terrains incultes, nous arrivons à pied à Bantipour, où, pour comble de désagrément, il nous faut chercher une place pour dresser nos tentes.