Au Cachemire, la mousson pluvieuse ne se fait pas sentir comme dans le reste de l’Inde; l’été même, les pluies sont plutôt rares, pourtant le tonnerre gronde et le ciel noir menace de se résoudre en des averses torrentielles. Mais le vent s’élève, les quelques gouttes d’eau tombées sont bien vite séchées et les nuages disparaissent. Les éclairs mêmes qui sillonnaient la nue s’éteignent à ce souffle impétueux. Le ciel bleu a reparu, et, le soir, nous sommes retournés au bazar. C’était jour de marché. Quelle foule, quels cris, que de paroles, quelles disputes! Toute une journée était passée, et cependant il était impossible de pénétrer au milieu de cette foule avide, curieuse et animée. Ma compagne, Mme Henwey, voulait revenir sur ses pas, tant la crainte du contact des indigènes lui était désagréable; mais, comme nous avions quelque chose à dire à l’orfèvre, je la pris par le bras et m’avançai hardiment au milieu de cette foule aux vêtements bigarrés et sordides, qui s’ouvrit du reste respectueusement sur notre passage.

Je jetai un coup d’œil sur les objets étalés à terre, sur de vieilles loques; c’étaient des ornements en verre, en plomb, en cuivre, à l’usage des pauvres; des gâteaux, des sucreries, des bonbons, des fruits; tout cela se confondait pêle-mêle; les marchands, d’une propreté douteuse, étaient assis près de leurs étalages; ces marchandises avariées me dégoûtèrent passablement, et, franchissant des haies de curieux, j’entraînai rapidement ma compagne vers la boutique de l’orfèvre, où du moins nous étions en sûreté. La commission faite, nous ressortîmes du bazar beaucoup plus vite encore que nous n’y étions entrées, et nous sautâmes avec plaisir dans notre bateau.

En revenant, la lune s’était levée; notre pendra glissait sur la rivière entre deux rangées de maisons comme enveloppées dans un voile qui en laissait deviner l’architecture caractéristique tout en cachant leurs défauts; les vieilles poutres s’enfonçaient dans les murs, et de beaux arbres qui s’en échappaient se penchaient volontiers sur le courant du fleuve. Au loin les montagnes s’élevaient sombres et majestueuses, en encadrant le paysage. Comme elles étaient belles, le soir au clair de lune, dans leur nudité, qui leur ajoutait un charme de plus! Éclairées par un beau soleil, on les voudrait ombreuses; leur terre paraît brûlante et semble réfléchir la chaleur du soleil. A cette heure on pouvait admirer leurs belles proportions et le sommet neigeux qui les couronnait. La ville elle-même est silencieuse, avec ces rares ombres qui se glissent par ses étroits trottoirs, sous ses voûtes basses, ces bateaux éclairés par la lueur de leur cuisine, ces hommes, ces femmes accroupis autour de leur petite lampe à bec fumant, ces terrasses où scintille une lumière discrète, tandis que les torches plus éclatantes du palais du maharadjah font rêver aux merveilles orientales décrites par les poètes. On admire alors et on les absout. C’est sans doute par une de ces tièdes soirées qu’ils ont écrit leurs belles pages. L’eau, reposée des fatigues de la journée, est devenue limpide et reflète l’astre qui nous éclaire; les vêtements de nos rameurs nous paraissent presque propres, et dans un ravissement inexplicable nous arrivons à notre demeure. Déjà les tchouprassis sont étendus sous les terrasses pour se reposer de leurs travaux d’une journée d’oisiveté. Ils vont dormir sous ce beau ciel où point n’est besoin d’une toiture; si par hasard il survient un orage, la véranda est là pour servir d’abri.

Les nuits en Orient ne ressemblent pas aux nôtres; qui donc oserait s’aventurer dans ces rues non éclairées? Le coucher du soleil donne le signal du repos, en apparence au moins, car l’intérieur des maisons cache souvent des orgies effrénées. La tempérance religieuse en est même une cause fréquente, et les jeûnes sévères, quand ils sont terminés, sont une excitation de plus à la débauche. Hindous et musulmans n’ont, je crois, sous ce rapport, rien à se reprocher l’un à l’autre.

Voilà le mois d’août qui tire à sa fin, et il nous faut avancer notre voyage dans le Baltistan, car M. de Ujfalvy veut aller à Skardo, et déjà en septembre le passage est quelquefois interrompu.

Promenade en bateau au clair de lune.

La veille du jour fixé pour notre départ, M. de Ujfalvy alla remercier le maharadjah de son aimable et généreuse hospitalité. Sa Hautesse mettait à notre disposition pour toute la durée de notre voyage un de ses plus habiles mounchi, afin de nous donner toute facilité. En outre, elle désirait nous défrayer de tous les frais que nous occasionnerait cette expédition, et elle demanda la permission de m’envoyer un présent. M. de Ujfalvy se confondit en remerciements et reçut avec reconnaissance toutes ses générosités. Ce qu’on doit refuser d’un particulier, on peut l’accepter d’un souverain. D’ailleurs un refus aurait été hors des règles de la politesse. Notre voyageur, le célèbre Jacquemont, n’a certes pas dédaigné les roupies dont le père du maharadjah actuel enrichissait ses poches; il eût donc été plus que ridicule à M. de Ujfalvy de se montrer plus difficile envers le maharadjah, qui d’ailleurs y mettait une extrême délicatesse, que son célèbre devancier Jacquemont. Quant au cadeau dont il m’honorait, il n’y avait là rien d’étonnant, puisqu’en arrivant au Cachemire mon mari avait offert au souverain un beau fusil à 16 coups, qu’il avait bien voulu accepter. C’était donc une réciprocité de bons procédés entre gens bien élevés.

Ce cadeau fut pourtant cause d’un échange de lettres diplomatiques, et M. Henwey nous en garda, je crois, quelque rancune. Il est défendu à aucun sujet anglais, et surtout à aucun fonctionnaire, d’accepter des cadeaux des radjahs ou maharadjahs. Cette mesure de précaution, très louable en elle-même, ne peut pourtant pas s’adresser à des étrangers, et M. le résident anglais en pousse l’application un peu trop loin. C’est ce qui lui fut répondu lorsqu’il s’adressa, pour notre cas, au vice-roi. «M. de Ujfalvy n’est pas Anglais, ne vous mêlez en rien de cette affaire.» Force fut donc à M. Henwey de garder le silence. Mais que sa conscience se rassure, malgré la loi et le règlement que l’on donne à tout étranger qui pénètre au Cachemire et qu’on ne nous avait pas remis, j’ai vu des femmes de hauts fonctionnaires anglais qui avaient reçu de superbes bijoux du souverain et qui ne s’étaient pas crues obligées de les rendre. La loi oblige, en effet, un fonctionnaire qui a accepté un cadeau d’un indigène de remettre l’objet au gouvernement anglais, qui le fait vendre au profit des pauvres. L’établissement se trouve à Calcutta, capitale de l’empire des Indes Britanniques.

Tous nos préparatifs de voyage étaient faits, nos lits achetés, les tentes préparées et le cuisinier choisi, ce qui n’est pas petite affaire, car à Srinagar ce genre de serviteurs est cher et surtout voleur. Le 10 août, tout était prêt et M. Henwey avait mis à notre disposition son grand bateau d’honneur. Après des adieux bien affectueux, car, à part ce petit ennui au sujet du cadeau, le résident anglais et sa femme avaient été pour nous excessivement obligeants et remplis de complaisance, nous prîmes congé d’eux.