Nous nous attardons un peu sous ces magnifiques portiques de verdure; le soleil, qui se couche, nous avertit seul qu’il faut rentrer, et le tintement d’une cloche lointaine nous annonce qu’il est sept heures et demie. Vite en barque. Nous côtoyons, en passant, les jardins flottants de Srinagar; ils sont attachés les uns aux autres par de grands bâtons qui émergent de l’eau de distance en distance. On dit que, la nuit, les voleurs retirent quelquefois ces amarres, et le propriétaire, en revenant le matin, ne retrouve plus son jardin. Adieu légumes et récoltes, tout est allé à vau-l’eau.

Ces jardins flottants constituent une des curiosités du lac et une source de revenus pour la ville. Ce sont les jardins maraîchers de la capitale, et ils en valent bien d’autres. Ils demandent une préparation toute spéciale.

Au Cachemire il faut choisir le matin ou le soir pour faire ses promenades, car le soleil est si chaud dans l’après-midi qu’il est impossible de sortir. Cependant la chaleur y est modérée quand on la compare à celle des Indes.

Je n’ai jamais vu le thermomètre dépasser 30 degrés à l’ombre. Dans les chambres, la température est très supportable, et le besoin de panka (éventail) ne s’y fait pas sentir. Toutes les pièces sont vierges de ce rafraîchissant indispensable aux pays chauds.

Le climat paraît tempéré et se rapproche de celui de la France; l’hiver, quoique très rigoureux quelquefois, n’y dure pas longtemps.

On trouve au Cachemire tous les légumes et tous les fruits d’Europe, mais leur qualité est loin d’égaler celle des nôtres. M. Henwey me disait que tous les fruits et les légumes qu’on avait importés de France pour améliorer les productions indigènes s’atrophiaient au bout de deux années et qu’il fallait faire venir d’autres graines. M. E..., ancien employé de la Ville de Paris, maintenant directeur des travaux vinicoles et agricoles du maharadjah, m’a assuré que ce résultat était dû à l’incapacité des jardiniers indigènes, qui, par indifférence, mêlaient les grains. Toujours est-il que Rembir-Singh a eu l’idée de faire venir des ceps français et de les faire cultiver pour en extraire du vin. On a donc planté de la vigne à la manière française, et, avec les travaux d’irrigation, elle paraît supporter son exil; depuis deux ans le vin blanc donne de bons résultats; quant au vin rouge, je ne crois pas qu’il puisse jamais faire concurrence à nos vins de Bordeaux. Le raisin du Cachemire est bon, mais on ne peut en extraire du vin, car il pourrit à la fermentation. On cultive la vigne en berceau, comme dans toute l’Asie.

Les pêches de Srinagar sont renommées; les melons sont médiocres; ceux même dont les graines viennent de Caboul ne peuvent se comparer aux célèbres melons de Samarkand.

On est donc réduit, au Cachemire, à la viande de mouton et aux gallinacés; ces derniers sont si maigres et si durs que nos plus méchants poulets n’en peuvent donner une idée. Le gibier, le sanglier sont tolérés; les Hindous eux-mêmes font de ce dernier un mets très apprécié. Cette infraction à la règle exclusive, que commettent les castes élevées du Cachemire, m’a paru singulière, mais je m’en remets à l’affirmation du résident anglais.

Par une matinée un peu couverte, nous partons à cheval pour aller visiter Pandriten, petite pagode bouddhique située aux environs de Srinagar; elle n’a rien d’extraordinaire, mais elle est encore bien conservée, quoique depuis longtemps abandonnée par les fidèles. Le plafond, en pierre sculptée, est d’un travail remarquable. Quelle différence avec les lourdes et massives constructions d’Avantipour! Pour admirer ces ruines, il faut remonter le Djilam, et, quelques heures après que l’on a quitté Srinagar, en s’aventurant dans la campagne, on peut considérer à loisir ces derniers vestiges d’une grandeur écroulée. Qu’ils sont loin, ces siècles passés, d’une époque si différente de la nôtre! Pauvres pierres, si elles pouvaient parler, que de choses elles auraient à nous raconter! que d’éclaircissements jailliraient peut-être de la bouche de ces témoins silencieux, profondément enfouis dans ce sol, toujours vieux, toujours jeunes! Il en est de même du Péri-Mahal, ou Demeure des Fées, dont les restes s’élèvent sur une des anfractuosités d’une montagne qui regarde Srinagar.

De ces belles constructions, destinées, dit-on, à enfermer les femmes d’un potentat mongol, il reste encore trois terrasses. Demeure des Fées, quelle délicieuse appellation! que de riants souvenirs ces murs béants appellent à l’imagination! Femmes discrètement voilées se glissant sous ces hauts couloirs, bayadères légères qui avez dû animer ces grandes salles, vous surgissez à nos yeux entourées d’une auréole de mystère, disparu à notre époque. On les voit danser sous ces beaux pavillons dont les murs stuqués et brillants encadraient leurs riches ornements. Grâce à ces ruines, ce temps disparu renaît à nos souvenirs et donne corps à notre imagination vagabonde. C’est sous l’impression de ces souvenirs lointains que nous nous retrouvons tout à coup dans la charmante résidence de M. Henwey, qui est, au contraire, toute confort, sans rien de poétique, et qui reflète bien notre siècle positif et affairé.