Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.

Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de la boule. Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence, paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre de beauté.

La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres cherchent au contraire à la faire parvenir au but.

L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la situation du premier est bien plus pittoresque.

Types tchitralis.

Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours, habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres, pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée. C’est comme si une mer avait autrefois pris possession de ces contrées et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume les pieds de ces rocs.

C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue; ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours, nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course les pics les plus élevés.

Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique, bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours, d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait difficile de reproduire.

Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom de difteri, ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs montures, s’assirent en cercle près des musiciens.