Un glacier dans le Baltistan.

Nous franchissons ensuite une route taillée dans le roc, œuvre du gouverneur actuel du Baltistan, Manghel-Djou, un Hindou de génie, et nous descendons de l’autre côté dans la magnifique vallée de Chigar, plus grandiose encore que celle de Skardo, surtout plus naturelle, plus à portée de notre conception actuelle, n’ayant rien de préhistorique. A droite et à gauche, d’immenses montagnes rocheuses, dont les flancs dorés par le soleil reflètent mille couleurs différentes; à nos pieds, une large rivière, le Chigar, et sur sa rive une délicieuse oasis de verdure, d’une étendue de dix kilomètres; des champs de millet et de sarrasin bien cultivés, des vergers dont les arbres ploient sous le poids de beaux fruits savoureux, des potagers plantés de diverses espèces de légumes, surtout de courges, et, au milieu de cette luxuriante végétation, des mosquées, des tombes et des habitations musulmanes émergent agréablement.

Au fond de ce beau et unique paysage se dressent d’immenses glaciers dont les cimes saupoudrées dominent le tout dans leur tranquille majesté. Ce spectacle est sans pareil, et jamais nous ne l’oublierons.

Le chemin dans la vallée est encore planté d’arbres et parfaitement entretenu; on marche une heure et demie au pas du cheval avant d’arriver au village. La vallée est sillonnée de canaux d’irrigation, qu’on franchit grâce à de petits ponts en pierre qui supportent même le poids d’un cheval avec son cavalier.

Chigar possède aussi son champ de polo, plus grand et plus uni que celui de la capitale et couvert d’un magnifique gazon; aussi, lorsque mon cheval le sentit sous ses pieds, il se rappela sans doute ses récents exploits et partit ventre à terre, pour ne s’arrêter que dans un beau champ de millet, dont il saisit en passant quelques épis, qu’il se mit à dévorer à belles dents pour se récompenser sans doute de sa course folâtre.

Les autorités de Chigar, prévenues de notre arrivée, vinrent nous offrir sous un bel arbre des fruits délicieux. Nous faisons une petite halte en ce lieu. Les melons sont exquis, et c’est l’endroit par excellence de la culture des abricots; nous comprenons, en les savourant, que les voyageurs chinois aient appelé ce pays le «Thibet des abricots». Notre viande froide nous paraît bien meilleure avec ces savoureux desserts. On dit que les fraises de Chigar sont préférables à celles de l’Himalaya. Quel malheur que nous ne puissions nous en assurer nous-mêmes!

Les puits qui fournissent de l’eau pour les habitants sont très curieux; ils consistent en petits trous à hauteur du sol, fermés par un couvercle. On y puise l’eau au moyen d’un petit seau en bois attaché à un long bâton. Je crois que ces puits ne sont pas de véritables puits, mais simplement des réservoirs qui permettent à l’eau qui s’échappe des irrigations de se reposer et de déposer la terre dont elle s’est chargée.

Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.