Au village où nous arrivons, la maison qu’on nous offre est propre; l’escalier qui conduit au premier est raide et ressemble plutôt à une échelle. Les chambres sont assez spacieuses, mais la hauteur laisse à désirer. Si mon mari était plus grand, il n’y pourrait tenir debout. C’est juste sa grandeur, on croirait avoir pris sa mesure.
Nous avons deux chambres; les autres sont habitées par le propriétaire. Il est bien entendu qu’elles sont vierges de meubles et que la terre battue qui forme le plancher n’est recouverte par aucun tapis. Mais nous avons des portes et des fenêtres en bois plein percées d’un trou, nous ne sommes pas à plaindre.
Nous parcourons le village, dont les rues n’ont pas été tirées au cordeau. Les maisons de Chigar sont, comme celles de Skardo, bâties en cailloux et en torchis; les fenêtres manquent fréquemment au rez-de-chaussée; la porte paraît suffisante aux habitants, qui restent cependant enfermés dans ces demeures durant un long hiver. Peut-être faut-il attribuer cet usage à la pénurie du combustible, car le bois est rare dans cette contrée, et l’usage du poêle y est inconnu; les cheminées sont si mal construites que la fumée remplit plutôt la chambre qu’elle ne s’échappe par le trou qu’on y a fait. L’été, les habitants montent sur le toit du rez-de-chaussée et y construisent un abri en claies d’osier. Leur maison d’été est vite confectionnée; elle n’aurait pas, je crois, une bien grande vogue dans nos endroits le villégiature à la mode.
La vallée de Chigar, que nous visitons, est bien une des plus belles que nous ayons vues. Sans être d’une beauté de mon goût, elle est plus riante que celle de Skardo; mais les montagnes de quinze mille pieds dans lesquelles elle est enfermée et derrière lesquelles on en aperçoit de plus hautes encore toutes couvertes de neiges éternelles vous font désirer un endroit mieux proportionné et moins écrasant.
La vallée est très étroite pour sa longueur, car elle a seulement trois milles de large sur vingt-quatre de long. Elle se trouve à une altitude de huit mille pieds; à une telle hauteur, on se demande comment ce pays peut produire encore tout ce qu’on y admire.
Les platanes de Chigar ne le cèdent en rien à ceux de Srinagar; les noyers sont de toute beauté, et toutes les céréales mûrissent dans ce riche terrain d’alluvion.
La ville de Chigar est beaucoup plus étendue que celle de Skardo; on y remarque deux prairies destinées spécialement au polo, mais depuis la prise du pays par les dogras on ne se livre que rarement à ce jeu.
Lorsque le défilé de Moustagh servait encore de route aux caravanes, l’importance commerciale de Chigar devait être alors bien plus considérable qu’actuellement, mais depuis quelque temps ce col n’est plus guère fréquenté. On attribue cet abandon aux grandes masses de neiges éternelles qui y sont entassées et au peu de sécurité qu’offre le chemin au delà de Moustagh. Les caravanes y sont attaquées et pillées par les sauvages montagnards de ces contrées. Le jésuite portugais d’Espinha a été le dernier Européen qui ait pu franchir, en 1760, ce redoutable passage.
Nous n’avions ni l’intention ni les moyens de marcher sur ses brisées. Il faut un nombre considérable de chevaux, de mules, de porteurs, il faut des vivres, du fourrage, si on veut songer à passer un de ces défilés des monts Karakoroum, et le voyageur est obligé de chevaucher, pendant des semaines entières, dans des régions absolument incultes et désertes, souvent couvertes de neige et de glace; il souffre beaucoup du froid rigoureux et de l’extrême raréfaction de l’air.
A la seconde expédition de sir Douglas Forsyth en Kachgarie, expédition pour laquelle il était amplement pourvu de tout ce que le confort européen peut offrir au voyageur, le géologue autrichien Stoliczka, qui en faisait partie, mourut littéralement épuisé à la suite des privations et des fatigues qu’il avait endurées sur le plateau du Pamir et dans les passes du Karakoroum. Peut-être aurions-nous songé cependant à affronter ces périls; mais, hélas! réduits à nos propres ressources, notre bourse était déjà bien plate, et, sans la gracieuse hospitalité du maharadjah du Cachemire, je ne sais comment nous aurions fait pour arriver jusque sur les versants méridionaux du Karakoroum.