Le lendemain, nous quittâmes Chigar de grand matin; après avoir côtoyé la rivière en amont par une route qui malgré sa nudité ne manquait point de pittoresque, nous arrivâmes le soir à Kachoumal, où nous attendaient nos tentes dressées grâce à la prévoyante sollicitude de notre ami le colonel Gân-Patra.
Là mon mari eut la bonne chance de rencontrer quelques familles de montagnards nomades appelées Pakhpous et Chakchous, qui font paître leurs troupeaux dans les hautes vallées du Yarkand-daria et de ses affluents, sur les versants opposés des monts Karakoroum, qu’ils franchissent de temps en temps pour s’assurer peut-être par eux-mêmes des raisons qui empêchent les marchands baltis et cachemiris de ne plus venir se faire dépouiller chez eux.
Ces redoutables montagnards, qui jouissent d’une si mauvaise réputation, me parurent d’ailleurs très pacifiques. Leur type se rapproche absolument de celui des Dardous que nous avions vus à Gouraiz. C’est le même front fuyant, le même éclat dans le regard, la même physionomie d’oiseau de proie qui caractérisent les Dardous en général. Peut-être étaient-ils moins malpropres et plus soigneux dans leur mise. Le produit de leurs rapines leur permet une certaine aisance. M. de Ujfalvy en mensura quelques-uns et demanda aux autres des renseignements ethnographiques. Comme à l’ordinaire, je servis de secrétaire à mon mari, et vous ne vous étonnerez plus, chère lectrice, de ma connaissance des termes techniques si je vous apprends que le cher et regretté docteur Broca m’avait initiée autrefois aux études anthropologiques.
Le jour suivant, nous poussâmes jusqu’à l’endroit où se rencontrent les deux sources du Chigar, le Bâcha et le Braldou. M. de Ujfalvy fit le jour même une excursion jusqu’aux environs de Tchoutroun, où se trouvent des sources chaudes et où il rencontra d’autres familles de Pakhpous et de Chakchous.
La vue du grand glacier du Tchogo-Gansé (ce dernier mot signifie «glacier») est, paraît-il, très belle. Nous passâmes la nuit à une altitude de 2500 mètres.
Le lendemain nous fîmes une marche forcée pour arriver à Askolé, le point le plus avancé que nous devions atteindre dans notre voyage d’exploration.
La marche fut très longue et très fatigante; on franchit d’abord le Braldou sur un pont de bois très mal entretenu; puis on suit son cours, et l’on aperçoit une infinité de glaciers sur la gauche. Mais rien ne saurait décrire le spectacle qui s’offrit à nos regards en arrivant au fort d’Askolé, tout près du gigantesque glacier de Biafo-Gansé. Au nord-est on aperçoit le Moustagh et plus à l’est le superbe glacier du Baltoro (tous ces glaciers constituent une ligne non interrompue d’au moins 150 kilom.). On est entouré d’immenses cimes de montagnes que les rayons du soleil couchant éclairent comme autant de phares embrasés. Au nord-est, le mont Gantchen (6467 m.); au sud, le Mango-Gousor (6293 m.); à l’est, le Macherbroum (7831 m.); plus à l’est, le Goncherbroum (8045 m.), et enfin, tout au fond, le mont Dapsang (8620 m.), la montagne la plus élevée du globe après le mont Everest ou Gaorisankar dans le Népaul, qui ne la dépasse que d’environ 120 mètres.
Si l’Himalaya possède une montagne plus élevée que le Karakoroum, assertion qui sera peut-être démentie demain, il est certain que le Karakoroum dans son ensemble présente une ligne de faîte plus élevée que l’Himalaya, qui forme le plus considérable renflement de notre planète.
Vue des montagnes du Karakoroum, dans la vallée de Chigar.