Ce brave et pratique agriculteur, alléché par les bénéfices, nous céda aussi, moyennant finance, son costume d’homme. Il était beaucoup plus simple que celui de la femme. Une longue robe, un pantalon, une couverture dont ils font une ceinture et dans laquelle ils s’enveloppent quand il pleut ou qu’il fait froid, une espèce de botte bien en rapport avec les routes rocailleuses du pays: tels étaient les objets dont il se départit à notre satisfaction et surtout à la sienne. Ces vêtements sont tous retenus par de petites fibules en cuivre, dont quelques-unes sont finement travaillées et présentent des dessins curieux.
Nous donnâmes tous ces habillements à notre dobi, afin qu’il les nettoyât, car ils en avaient grand besoin.
Tous ces événements se passaient le 31 août dans la matinée, et l’après-midi il y avait une grande fête musulmane dans le bagh ou jardin du radjah. Nous étions priés d’y assister, et nous ne voulions pas y manquer.
L’après-midi, à l’heure indiquée, nous nous rendions à ce parc, situé à un mille de Skardo, au pied d’un magnifique rocher dont Manghel-Djou a fait surgir quinze cascades. La dernière sort de quatre côtés d’un bassin plus long que large et se répand en canaux d’irrigation dans le parc. Ce jardin hindou manquait d’originalité; l’arrangement consistait en grandes allées plantées d’arbres, de fleurs, de fruits et de légumes. Nous étions assis sur une terrasse recouverte de tapis. Le petit radjah était à côté de mon mari, et le difteri venait après; les autres seigneurs de la cour étaient assis par terre sur les tapis. Les chaises que nous avions avaient été apportées de nos tentes, et il aurait été impossible dans tout Skardo d’en trouver davantage.
Les danses commencèrent, et les deux danseuses, dont l’une avait été offerte la veille à M. de Ujfalvy, exécutèrent chacune à leur tour des pas qui consistaient à piétiner d’une certaine façon sur le gazon, à faire quelques gestes avec les bras et à incliner le corps. Pour terminer leur danse, elles font tourner une assiette sur un bâton. La seconde danseuse fut cependant un peu plus expressive; elle croisa ses mains comme si elle portait un enfant et se pencha vers la terre; ensuite elle cacha ses mains sous ses longues manches; ce geste, qui doit sans doute vouloir dire quelque chose, n’est pas gracieux à mon goût; si elles y renonçaient, leur danse en vaudrait mieux. La troisième fut, à peu de chose près, la répétition de la première danse.
Ces femmes, avec leurs pantalons serrés à la cheville, leur grande robe sale et leur voile blanc plus sale et plus déchiré encore, les pieds couverts de poussière, et des mains noires qui s’agitent dans l’air, ne donnent qu’une médiocre idée de la danse des bayadères décrite avec tant de charme par les poètes de l’Orient. Je suis encore à chercher et à trouver toutes ces merveilles.
Est-ce donc pour moi seule que tout prend couleur si noire, ou la réalité qui s’étale à mes yeux est-elle si visible qu’elle m’en cache la poésie? Le costume des danseuses de l’Inde est loin d’avoir le décolleté si prisé chez les nôtres. Leurs épaules sont au contraire entièrement couvertes. La perfection de la danseuse n’est ni dans sa légèreté, ni dans la gracieuseté: elle consiste, paraît-il, dans une parfaite indépendance et une parfaite flexibilité des doigts de pieds, qu’elles ont toujours en liberté. Je me suis laissé dire que, dans l’Inde, à Bombay surtout, plus ces danseuses étaient vieilles, plus elles étaient prisées.
Aux bayadères succédèrent des hommes, qui remuèrent longtemps les jambes, les mains, en s’enroulant dans des couvertures aussi sales que le voile des danseuses. Ils s’éloignèrent comme ils étaient venus, acclamés par les spectateurs, qui prennent un tel plaisir à ce divertissement qu’ils y assistent quelquefois jusque vers le milieu de la nuit. Les Hindous, de même que les musulmans riches, sont propres; mais les pauvres laissent sous ce rapport bien à désirer dans leur costume. Ils ne les changent jamais, même quand ils tombent en haillons, et, s’ils les lavent, ce n’est que rarement.
Danseuses cachemiriennes.