M. de Ujfalvy demanda s’il n’y avait pas moyen de visiter la forteresse; mais, le radjah n’étant pas là, Méta-Soun-Sahib, le difteri, ne put prendre sur lui de nous en donner l’autorisation; les ordres sous ce rapport sont d’autant plus sévères, qu’on prétend que l’on y détient un prisonnier enfermé dans une cage. Est-ce vrai ou est-ce faux? Il nous serait impossible de l’affirmer. Toujours est-il que, malgré nos instances, nous ne pûmes rien obtenir.
Il y avait déjà plus de dix jours que nous étions à Skardo; M. de Ujfalvy ayant terminé ses mensurations ainsi que ses observations anthropologiques et ethnographiques, et après avoir constaté encore à Chigar que les Baltis n’étaient pas des Thibétains, nous nous décidâmes à retourner à Srinagar par un autre chemin, beaucoup plus long que le premier et qui côtoyait sur un long espace les bords escarpés de l’Indus.
Nous annonçâmes notre départ à Méta-Soun-Sahib, qui vint alors nous rendre sa dernière visite la veille de notre départ. Nous le remerciâmes de toutes les amabilités qu’il avait eues pour nous, et des provisions qu’il nous offrait encore pour notre voyage. Deux grandes hottes étaient remplies de melons, de légumes, de raisin, d’abricots et de pommes.
Au moment où il terminait sa visite, Méta-Soun-Sahib parla à voix basse à notre mounchi, et nous entendîmes le mot bakchich (gratification). J’étais déjà fort inquiète du cadeau que nous devions lui donner, car nous étions, comme la cigale de la fable, un peu dépourvus.
La petite conversation terminée, le mounchi sollicita un entretien particulier de M. de Ujfalvy et lui déclara que le difteri réclamait un bakchich pour toutes ses amabilités, se fondant sur le peu de rétribution que comportaient ses hautes fonctions. Cette demande directe fit sourire mon mari, qui s’informa de quelle nature pourrait être le cadeau, tout en restant inquiet sur le résultat de cette réponse. Lorsque le mounchi, après bien des réticences, finit par lui dire: «Mais ce n’est pas un cadeau qu’il veut, c’est de l’argent.—Ah! ah! j’aime mieux cela, dit mon mari, soulagé d’un grand embarras. Quelle somme pourrait-on offrir?—Vingt à vingt-cinq roupies seraient plus que suffisantes, répondit le colonel.—Donnez-lui vingt-cinq roupies», repartit mon mari à Gân-Patra, auquel nous avions remis tout notre argent et qui payait tous nos achats pour nous, car un homme de condition de ces pays ne s’abaisse jamais à toucher ce métal; il dit tout simplement: «payez ou donnez». Sous peine d’être méprisé, on ne peut soi-même avoir la bourse à la main; aussi l’argent file avec une rapidité extraordinaire. Le difteri reçut ses vingt-cinq roupies avec une grande satisfaction, et voilà comme, en général, les Orientaux de ce beau pays se font payer en bon argent comptant les libéralités qu’ils ont eu soin de prendre sur leurs administrés. Pour un cadeau, rien n’est plus naturel, mais pour de l’argent!
Qui donc aurait pu croire qu’un homme suivi de tant de domestiques tendrait la main pour recevoir l’argent qu’il n’ose toucher?
Il s’éloigna enfin après maintes salutations; mais, au lieu de se rendre à la maison, il s’assit près de nos serviteurs, ainsi que tous ceux qui l’accompagnaient, et ils se mirent tous à discuter à haute voix. Nos gens de l’écurie s’en mêlèrent à leur tour; ce fut une discussion sans fin.
Cette familiarité orientale entre maître et domestiques est bien peu compatible avec ce déploiement de décors, de luxe et de semblant de dignité. Ils frayent avec leurs gens et au besoin les font pendre ou les dépouillent de force pour satisfaire quelquefois leur simple caprice. La force, la brutalité sont les seuls moyens d’action dans ces contrées; l’appât immédiat du gain est le seul point de vue; l’économie politique est au-dessus de leur conception journalière et fantaisiste.
On ne saurait s’imaginer jusqu’où va la familiarité de ces gens-là. Ayant un jour fait l’acquisition d’un vieil objet et ayant accepté le prix du marchand, j’en donnai le montant à notre valet de chambre afin qu’il le payât, lorsque, quelques instants après, je le vis reparaître et me remettre l’argent, m’assurant que le marchand ne voulait pas conclure le marché.
Ne comprenant rien à ce refus, je fis venir notre traducteur, qui m’expliqua que c’était mon valet de chambre qui ne voulait pas payer le marchand, attendu que celui-ci ne voulait pas lui donner de bakchich et qu’il avait trouvé tout naturel de rompre l’affaire dont il ne tirait aucun profit. Je fis aussitôt chercher le marchand, et, prenant de nouveau l’objet, je lui fis donner l’argent devant moi, et je prévins mon valet de chambre que, si une autre fois il se permettait de faire pareille chose, je le chasserais incontinent. Ce musulman, tout penaud, honteux et confus, jura un peu tard qu’il recommencerait encore, mais en y mettant plus d’adresse. Voilà une variante à laquelle notre bon La Fontaine n’avait certes pas pensé dans sa vieille honnêteté.