Il revenait alors au logis, le cœur gros, la tête basse, prétendait n’avoir pas faim pour ne pas diminuer la petite pile de galettes de blé noir ou la chétive portion de bouillie de sa mère et courait à la grève où les moules, les bigorneaux, les patèles lui fournissaient un repas à peu près suffisant.

Plus d’une fois, il se serait couché sans souper, si son ami Alain, à force d’insister, ne lui eût fait partager son croûton de pain noir.

Un soir, la veuve Kerhélo rentra en se plaignant d’un violent mal de tête et d’un point de côté. Depuis trois jours, malgré un gros rhume, elle faisait la lessive dans une maison du voisinage et son malaise augmentait de plus en plus.

Dans la nuit, un frisson terrible vint la saisir, le délire la prit ; les yeux égarés, les lèvres tremblantes, les joues empourprées, elle appelait son mari, lui parlait, se croyait revenue dans leur ancienne demeure, — ses enfants épouvantés ne savaient que faire. Dès que le jour parut, Yves courut chez les sœurs de charité qui soignent les malades à Fouesnant, car il n’y a pas de médecin dans le bourg. Mais aucun secours humain ne pouvait sauver la pauvre femme ; une congestion pulmonaire l’emporta en quelques heures. Un peu avant de mourir, elle avait repris connaissance. D’une voix entrecoupée, elle fit ses adieux à ses enfants, leur recommanda de rester honnêtes et pieux, de ne jamais mentir ni tromper, ni voler, et mourut en les bénissant.

Yves et Corentine étaient maintenant seuls dans le vaste monde, sans parents, car Stenic Kerhélo et sa femme n’avaient pas de proches dans le pays, sans un sou vaillant, et même sans un métier sérieux. Ils vendirent tout ce qui restait encore dans la maison pour en payer le loyer et aussi pour faire à leur mère des funérailles décentes. Où aller ? ils n’en savaient rien… Une vieille demoiselle, habitant le bourg, eut pitié de leur abandon et les recueillit. Elle n’était pas riche la bonne Mlle Martineau, mais elle avait un grand cœur, et du très peu qu’elle possédait, savait encore tirer parti pour faire la charité. Après quarante ans de travail, comme institutrice, elle avait amassé une petite aisance suffisante à ses habitudes modestes et vivait dans une jolie maisonnette, cultivant son jardin, s’occupant de bonnes œuvres, de travaux manuels et même encore un peu d’instruction. Elle aimait beaucoup Corentine et Yves qui lui rendaient de petits services, et elle avait plus d’une fois aidé la malheureuse famille depuis ses infortunes.

— Venez chez moi, mes pauvres enfants, avait-elle dit, quand le frère et la sœur, après avoir vu partir les derniers assistants de la lugubre cérémonie, étaient restés agenouillés sur la tombe de leur mère, secoués par les sanglots. J’ai un petit lit pour Corentine et Yves couchera dans le grenier, sur les bottes de paille. Demain, nous verrons ce que l’on pourra faire pour vous ; ce soir, il faut vous reposer, vous nourrir, reprendre des forces pour la bataille de la vie. Vous la commencez seulement, mes enfants ; ayez confiance en votre Père des cieux, il n’abandonne pas les orphelins. Viens aussi, toi Alain, ajouta la bonne demoiselle en voyant le jeune garçon, qui, les joues baignées de pleurs, se tenait appuyé à la grande croix de bois. Viens souper avec ton camarade ; c’est quand on est dans le chagrin qu’on sent la douceur d’avoir de bons amis…

Les beaux yeux de Corentine se tournèrent vers Mlle Martineau avec une expression si éloquente qu’elle suppléait à tout autre discours et les trois enfants, quittant le cimetière, suivirent en silence leur dévouée protectrice.

V

— Voulez-vous que je vous donne un coup de main, patron ?

— Ma foi, oui ! mon gars, ce n’est pas de refus, mon mousse vient d’attraper une entorse, en sautant du quai sur le bateau, et voilà la mer qui a fini de monter ; si tout notre bibelot n’est pas arrimé avant la marée descendante, c’est un jour de perdu, et de l’argent dépensé à Concarneau.