— Oui !

— Bon ! sois lundi à dix heures au bureau de l’inscription maritime et lundi soir devant la gamelle de la Vendée. Maintenant laisse porter[11] et file vent arrière. J’ai à causer avec l’ami Jaouen.

[11] Éloigne-toi.

VII

A Mlle Corentine Kerhélo, chez Mlle Martineau, à Fouesnant (Finistère).

Port-Saïd, 6 mars 1872.

Ma chère Corentine,

Me voilà en terre ferme, après une bien longue traversée. Du petit café où je l’écris, on voit l’entrée du canal, le ciel bleu, les quais tout blancs sous le soleil : un soleil ardent qui ne ressemble guère à celui de notre Bretagne. Ah ! que je suis loin du pays ! loin du clocher de Fouesnant, loin de ma grande sœur, la seule parente qui me reste ici-bas, la personne que j’aime le mieux au monde. Mais ne crois pas que je sois triste et découragé, — au contraire ! Plus je vais, plus je me dis : le monde est si grand qu’il n’y manque pas de place pour ceux qui veulent se remuer. Dans dix ans d’ici, je reviendrai chez nous avec un joli magot ; nous rachèterons la maison de nos parents, et tous nos meubles, et le courtil, et tout ce que nous avons perdu après la mort de notre père ; et tu tiendras mon ménage si tu n’es pas mariée.

Pour le moment, je travaille de mon mieux et je ne suis pas à plaindre. Le capitaine Simon est vraiment un bien bon patron ! Il m’a pris en amitié parce qu’il voit bien que je fais tout mon possible pour le contenter ; il s’intéresse à moi. — « Je ne veux pas que tu t’abrutisses, m’a-t-il dit, et que tu oublies ce que tu as appris à l’école. » — Aussi le dimanche, et même dans la semaine, quand le service est fini, il me prête des livres et m’entourage à m’instruire. Aujourd’hui j’ai tout mon temps parce que la Vendée attend son tour de passage pour entrer dans le canal de Suez. Le canal n’est pas assez large pour que deux bateaux puissent y passer de front et on est forcé de prendre la file pour s’y engager.