— Et tu es un honnête garçon : sous ce rapport, tu remplaceras avec avantage mon boy qui me vole. Tu vas être attaché aux bureaux pour faire des commissions dans le chantier, en ville et au port ; il faut donc que tu apprennes à parler annamite très couramment. Tu auras dix piastres par mois, mais tu ne pourras faire rien autre chose que mon service, car je veux t’avoir sous la main. Demain matin tu seras ici à ton poste. Profite de ton après-midi pour voir la ville et faire tes petits achats.

Yves salua et se retira assez en peine de ce qu’il allait faire. Lancé sans guide dans un pays nouveau pour lui, craignant d’être volé ou dupé, ne sachant où s’adresser, il était fort perplexe et suivait machinalement la grande rue de Saïgon. Tout à coup il s’entendit héler :

— Yves ! Yves Kerhélo ! eh ! mousse, accoste ici !

Sous la véranda d’un petit café annamite il vit deux matelots de la Vendée attablés devant une bouteille de bière. C’étaient de braves gens avec lesquels il avait toujours eu de bons rapports. Comme il lui semblait que tout cela était déjà loin derrière lui ! la Vendée, la vie de mousse, le capitaine Simon et ses bourrades, le poste et la gamelle plantureuse ! L’inconnu a, sans doute, de grands attraits pour les esprits hardis, mais il y a toujours quelques moments où l’on s’effraie un peu de ce qu’il cache sous ses voiles. Yves se sentit tout réconforté par la vue de ses camarades de bord ; il les mit au courant de ses affaires, et l’un d’eux, très honnête homme, qui connaissait bien Saïgon, l’ayant déjà visité plusieurs fois, s’offrit pour le piloter dans ses démarches. Il lui indiqua les magasins où il pouvait avoir à bon compte les vêtements nécessaires dans le pays, et le mena dans une petite pension d’ouvriers, où la nourriture mi-française mi-annamite n’était pas mauvaise. Mais au désespoir d’Yves, les achats, les repas, les politesses aux camarades firent une brèche notable dans ce qui restait du billet de cent francs, et quand il se coucha ce soir-là, fatigué de corps et d’esprit, il ne s’endormit pas, comme de coutume, en posant la tête sur l’oreiller.

Yves mit les deux matelots au courant de ses affaires.

Le souci de sa destinée le tenait éveillé.

Chez sa mère, chez Mlle Martineau, à bord de la Belle-Yvonne, à bord de la Vendée, il s’était toujours senti protégé, une volonté supérieure réglant sa vie, il s’y soumettait et tout marchait droit. Mais maintenant il était libre ! libre à quinze ans ! Il ne devait compte à personne de ses actes, il répondait de lui-même ! Un grand sentiment de solitude vint l’envahir, et l’amertume en était si forte que ses yeux se remplirent de larmes.

— Que je suis loin de la France et de tous ceux que j’aime ! pensait-il. Si je mourais dans ce pays étranger, qui est-ce qui s’en soucierait ? Peut-être un peu M. Émile, mais il va bientôt partir, et alors… Ah ! ma Bretagne et mon clocher à jour ! et les tombes du cimetière avec leurs petits jardins, les reverrai-je jamais ?

Un tintement doux et triste vint frapper son oreille,… l’angélus du soir sonnait à la chapelle de la Mission. Yves se signa.