— Dieu est partout ! dit-il, il est à Saïgon aussi. Je l’ai un peu oublié tous ces jours-ci. C’est lui qui est mon père et ma mère, puisque je suis orphelin !

Il murmura le Pater, et s’endormit paisiblement.

XII

Il n’était pas dans le caractère d’Yves Kerhélo de se laisser aller au découragement et à la mélancolie. Sa vigoureuse nature réagissait promptement contre les impressions alanguissantes ; il ne restait pas longtemps sous la vague, comme il disait en mémoire d’un souvenir d’enfance, et relevait promptement la tête. Trois jours après son entrée au chantier, il en connaissait les coins, les recoins, les allées et venues, le service, les occupants, les bâtisses, les machines, et jamais son patron n’avait besoin de lui répéter ou de lui expliquer un ordre. Au bout de huit jours, il savait Saïgon par cœur. Au bout d’un mois, il en aurait remontré à un vieux colon sur les ressources du pays et les moyens de déjouer les ruses des naturels. Il baragouinait l’annamite avec un succès prodigieux, et M. Gerbier se félicitait tous les jours de l’excellente recrue qu’il avait faite dans ce petit Breton alerte et débrouillard. Aussitôt qu’il l’avait pu, il avait quitté le cabaret de Jacques, et, fort ingénieusement, s’était installé un petit réduit dans un coin du chantier. Deux ou trois vieilles caisses dues à la générosité de M. Émile Gerbier, quelques briques de rebut en avaient fourni les principaux matériaux. Le toit, recouvert d’un paillasson en feuilles de latanier, ne laissait pas de passage à l’eau ; un autre grand paillasson, retombant de lui-même par son poids, formait la porte, et la construction, adossée dans l’angle formé par un mur d’un côté, et la maisonnette des bureaux de l’autre, se trouvait solidement étayée. Pour tout meuble, il avait un escabeau et une table, fabriqués avec des bouts de planches ; quant au lit, c’était tout simplement le lit annamite, c’est-à-dire une claie attachée par les quatre coins à quatre gros bambous fichés en terre. La literie est peu compliquée, matelas et couvertures sont du superflu dans un pays où il fait une chaleur de 30 degrés pendant six mois de l’année. Une natte sur la claie, une natte pour se couvrir, c’est tout et c’est assez. Yves aimait un certain confortable, il voulut y joindre le luxe d’un oreiller moins dur que l’oreiller annamite, qui est un simple tabouret de bois, et, un jour qu’il déballait une caisse de vins de France pour M. Gerbier, il obtint le cadeau des coiffes en paille entourant les bouteilles. Coudre un morceau de toile de coton pour en faire un sac n’était pas une affaire pour lui. Le sac fini, il le bourra de paille et se procura un traversin qui ne laissait rien à désirer. La question du loyer et du mobilier étant réglée ainsi d’une façon tout à fait économique, celle du vêtement fort simplifiée depuis qu’il portait la blouse et le pantalon en tissu de coton grossier, le chapeau conique en feuilles de latanier et les sandales en paille tressée, restait la grosse affaire de la nourriture. Pendant une quinzaine de jours, il avait pris ses repas dans la petite pension indiquée par le matelot de la Vendée, mais, quoique les prix fussent modérés, ils étaient encore au-dessus des ressources du jeune garçon. Il avait essayé de ne faire qu’un bon repas par jour, mais sa vie active, sa croissance qui n’était pas terminée lui donnaient bon appétit, et il s’aperçut bientôt que ne pas manger son content, ne pas réparer ses fatigues et laisser diminuer ses forces est une mauvaise économie. Il craignit de tomber malade et chercha un moyen de concilier les exigences de son estomac avec les ménagements dus à l’état de ses finances. Il ne fut pas long à le trouver. Sous une paillotte, à l’extrémité du chantier, les coolies[18] se réunissaient pour faire leur cuisine et l’odeur qui sortait des marmites avait plus d’une fois tenté Yves de goûter à leurs ragoûts.

[18] Travailleurs chinois.

Moyennant une poignée de sapèques[19], il obtenait bien par-ci, par-là, une écuelle de riz ou de poisson bouilli ; mais, le plus souvent, les coolies n’en avaient pas trop pour eux-mêmes, ou le regardaient avec défiance et lui répondaient par un refus.

[19] Monnaie chinoise. C’est un rond de cuivre ou de zinc, percé d’un trou au milieu. On les enfile en chapelets qu’on appelle ligatures. Il y a 60 sapèques en cuivre ou 600 sapèques en zinc par ligature. Une ligature vaut 80 centimes, c’est la sixième partie d’une piastre environ.

— Il faut que je fasse ma cuisine chez moi, se dit-il. Aussitôt que j’aurai touché ma paie du premier mois, j’achèterai de la vaisselle et du charbon de bois, et je mangerai mon content sans me ruiner. Il ne me reste plus qu’une pièce de 20 francs sur mon pauvre billet. Il est temps de faire des économies sérieuses.

Un fourneau annamite n’est pas un objet coûteux ; pour une demi-piastre, on peut s’en procurer un. C’est une sorte de plat en terre cuite supportant sur trois crampons une jatte en terre, ou un bassin de cuivre. On allume un petit feu de charbon ou de menus morceaux de bois, et cet appareil peu compliqué suffit à la confection des aliments fort simples qui composent la nourriture populaire : c’est-à-dire du riz cuit à l’eau avec ou sans sel, des patates[20], du poisson frit dans l’huile d’arachide, et, comme régal, de loin en loin, du porc coupé en petits morceaux et cuit dans sa graisse.

[20] Pommes de terre un peu aqueuses.