Yves faisait la cuisine devant sa paillotte.
Yves consacra une piastre à monter son ménage, et, sur une planche de sa cai-nha (cagna)[21], vinrent s’aligner : trois jattes de terre, quatre boîtes de conserves ramassées vides auprès de l’hôtel, deux petites tasses en porcelaine grossière, une théière en faïence, et une boîte de fer-blanc pour enfermer le thé, seul objet de luxe qu’il se fût permis. Tout cela était soigneusement astiqué, rangé, et tenu en état. Il aimait naturellement l’ordre et la propreté, et le capitaine Simon, fort sévère sous ce rapport, lui avait fait contracter des habitudes rigoureuses qu’il ne perdit jamais. Mais, pour nettoyer, il faut des torchons et des serviettes, et le trousseau de notre gars n’en contenait guère. Son ingéniosité suppléait à ce déficit. Tous les bouts de serpillière, de cordages, de toiles d’emballage, qui, avant lui, se perdaient dans le chantier, trouvèrent leur emploi. Le soir, quand sa journée était finie, ou le matin avant l’ouverture des bureaux, il s’occupait de son intérieur. Il s’était fabriqué des balais avec de la bruyère (doux souvenir de Bretagne !), des brosses avec des cordes détordues ; il récurait au sable ses fers-blancs et les rendaient luisants comme de l’argent ; il lessivait ses vêtements de toile de coton, n’y laissant ni trou ni tache, et sa vie était si bien remplie qu’il s’étonnait qu’on pût trouver le temps d’aller s’abrutir dans les fumeries d’opium ou perdre son argent dans les maisons de jeux, comme le faisaient la plupart de ses camarades. Ceux-ci le jalousaient un peu ; ils lui reprochaient sa sauvagerie, et ce qu’ils appelaient son avarice. Mais le petit Breton tenait bon, laissait dire et, chaque mois, ajoutait une piastre ou deux au trésor qu’il avait confié à M. Émile Gerbier.
[21] Case-maison.
Il n’avait point d’ami intime, ce qui est un peu triste pour un jeune garçon, mais quand les bateaux de France arrivaient, il trouvait souvent parmi les matelots ou les soldats quelque compatriote, — la Bretagne fournit tant de marins ! — et alors, il passait de bons moments à parler du pays, à demander des nouvelles des uns et des autres, et comme il était bon et serviable, il s’ingéniait à rendre service aux nouveaux arrivants.
Un dimanche matin qu’il flânait sur le port sans trop savoir que faire de son jour de congé, il s’entendit appeler par son nom, et, à sa grande joie, reconnut un gars de Fouesnant un peu plus âgé que lui, dont les parents demeuraient tout près de chez Mlle Martineau. Il lui sauta au cou, et l’excès de son émotion lui coupa tout d’abord la parole. Après l’avoir embrassé à plusieurs reprises, il reprit un peu de sang-froid et assaillit son camarade d’un déluge de questions :
— As-tu vu Corentine ? et Alain ? et Mlle Martineau ? et qu’y a-t-il de neuf là-bas ? et qu’es-tu venu faire à Saïgon ? etc., etc., etc.
Guillerm Menez répondait de son mieux, sans grande chaleur cependant. C’était un garçon d’une vingtaine d’années environ, peu communicatif, sa physionomie sournoise ne prévenait pas en sa faveur, et, si notre ami Yves, au lieu de se laisser emporter par le plaisir de revoir un compagnon d’enfance, avait remué à fond ses souvenirs, il y aurait trouvé celui d’une formidable paire de claques reçue de sa mère, un jour qu’il avait employé tout un jeudi à jouer à pile ou face avec Guillerm, et la défense formelle de fréquenter le dit Guillerm. Mais tant de choses s’étaient passées depuis ce temps-là ! Et puis, à trois mille lieues de son pays, on oublie tout ce qui n’est pas la joie de se retrouver !
— Tu vas venir déjeuner avec moi, dit Yves, le cœur bondissant de plaisir et, pour aujourd’hui, je dis adieu à ma cuisine. Je sais un petit restaurant annamite où je mangeais les premiers temps de mon arrivée ici, et où l’on n’est pas mal du tout. C’est moi qui régale.
— Et moi, je t’offrirai le café, dit Guillerm, chez Lambert, sur le port.