— Tu connais donc Saïgon ?

— Parbleu, c’est la troisième fois que j’y viens ! deux fois avec un bateau marchand et cette fois-ci avec l’Européen, où je fais mon service.

— C’est vrai ! tu as le col bleu, et Européen en lettres d’or sur ton béret. Et tu as pu descendre à terre ?

— Oui, jusqu’à ce soir.

— Eh bien ! allons dire deux mots aux poulets frits de ma cambuse, tu verras que ça se laisse manger.

— Très volontiers, mais d’abord prenons l’absinthe, c’est de rigueur.

Et les deux jeunes gens partirent bras dessus, bras dessous.

Deux heures plus tard, attablés sous l’auvent de toile du café Lambert, ils savouraient une tasse de café, où, il faut l’avouer, l’eau-de-vie entrait pour une bonne moitié. Yves, peu habitué aux boissons alcooliques, commençait à être plus qu’émoustillé. Il avait les joues ardentes, les yeux brillants ; il parlait, parlait sans arrêter, invitait les survenants à prendre quelque chose pour fêter son pays, « son bon camarade, son ami d’enfance, Guillerm Menez, — ce bon Guillerm », répétait-il la langue pâteuse et la voix attendrie.

Celui-ci ne sourcillait guère et continuait à boire et à fumer presque sans mot dire. Trois ou quatre matelots de sa connaissance étaient venus s’asseoir à la même table que lui ; après quelques pipes fumées et quelques verres d’absinthe bus, la conversation devint languissante et Guillerm proposa de faire un trois-sept[22]. L’idée fut reçue avec acclamation ; on apporta un paquet de cartes graisseuses, et la partie commença.

[22] Jeu de cartes pour lequel les Bretons sont passionnés.