Yves aimait le jeu, comme tout vrai Breton. Bien des fois, il s’était arrêté à regarder les Annamites jouant au Ba-couan[23]. Il avait parfois risqué de petites sommes, mais sans jamais perdre son sang-froid, s’arrêtant après le gain, et ne cherchant point à forcer la veine. Il était même un peu vaniteux de sa supériorité en ce genre et de la force d’âme qu’il déployait pour limiter la perte, de sorte qu’elle ne dépassât en aucun cas la somme qu’il avait prévue. Que de fois, les mains dans ses poches, il avait haussé les épaules devant les désespoirs, les cris de rage, les fureurs des joueurs malheureux.

[23] Ce jeu a quelque analogie avec celui de la roulette. Il est tenu par un banquier qui a devant lui une table sur laquelle sont écrits en croix les chiffres 1, 2, 3, 4. Dans un coin se trouve un tas de sapèques. Le banquier en sépare un certain nombre sous une tasse renversée, puis les joueurs misent sur un des quatre chiffres. On découvre les sapèques, on les compte ; suivant que leur nombre est un multiple de 4 plus 1, 2, 3 ou 4, c’est le chiffre 1, 2, 3 ou 4 qui gagne. Dans tous les cas, le banquier paie 3 fois la mise.

« Faites comme moi, disait-il. Quand j’ai gagné deux piastres, j’en retire une du jeu, et je joue avec l’autre ; si je gagne encore, je mets de côté la moitié de mon gain, si je perds, je m’en vais et tout est dit. »

M. Émile Gerbier, un jour que le jeune garçon lui expliquait sa théorie, et, comme preuves à l’appui, lui montrait un petit revolver qu’il avait acheté avec le produit de ses gains, avait froncé le sourcil.

— Prends garde à toi, Yves, avait-il dit, tu es sur une mauvaise voie ; elle va en pente rapide, on ne peut pas toujours s’y arrêter, et quand on glisse, on tombe si bas qu’on se casse le cou. Tu dis que tu es assez fort pour te retenir à temps, tu n’en es pas sûr. Quand la fièvre du jeu vous saisit, elle vous affole, on n’est plus maître de soi. J’en sais quelque chose, je ne suis pas joueur, pas du tout. Eh bien ! un soir à Monte-Carlo, j’ai perdu cinq mille francs, tout ce que j’avais sur moi, et il m’a fallu engager ma montre pour payer ma dépense à l’hôtel. Et puis, en mettant tout au mieux, en supposant que tu gagnes toujours, crois-tu que cela soit une chose honorable de s’enrichir des dépouilles d’autrui ? L’argent du jeu est un bien mal acquis : c’est le fruit du vice et non le produit légitime du travail. Un honnête homme n’a point de plaisir à s’en servir pour se faire des cadeaux.

Yves avait baissé la tête, et s’était éloigné mécontent de M. Gerbier et de lui-même, mais au bout de quelques pas :

— Il a beau dire, je n’en ai pas moins ce bijou-là, sans qu’il m’en coûte rien, pensa-t-il en faisant jouer la gachette de son revolver, — et toute envie de se corriger disparut absolument.

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La nuit descendait, amenant la fraîcheur sur la rivière ; les feux allumés pour le souper tachaient de grands points lumineux les masses sombres des sampans déjà groupés ; les cris des femmes, les rires ou les pleurs des enfants, les aboiements des chiens sur les rives, jetaient une note vivante non dépourvue d’un charme étrange.

Peu à peu, cependant, le mouvement cessa, le bruit fit place au calme, le sommeil vint régner sur la terre et sur l’onde, et la lune, qui brillait dans un ciel pur, répandit ses rayons paisibles sur le fleuve silencieux…