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Quand le jour se leva, Yves debout devant les tristes épaves de ce qui avait été sa petite fortune, se demandait comme trois ans auparavant : que vais-je faire ? Il ne lui restait de toutes ses marchandises qu’une trentaine de boîtes de conserves placées dans un coin défendu contre les atteintes du feu par l’écroulement de la paillotte. Il avait sauvé, comme nous l’avons vu, ses livres et son coffre, mais presque tout son avoir en argent allait être mis à réquisition pour solder des traites dues à la fin du mois.

Pour comble de malchance, le pauvre garçon venait de renouveler ses approvisionnements, et l’incendie avait dévoré le plus clair de son capital.

Il lui faudrait donc pour reconstruire une demeure, racheter du matériel et des marchandises, emprunter, — mais à qui ? sur quelles garanties ? à quel prix ?

Et puis les circonstances rendaient le succès de moins en moins probable, il avait maintenant tant de rivaux mieux outillés que lui !

— J’ai réussi à Saïgon quand il n’y avait que peu de concurrence, se dit-il, après de longues et pénibles réflexions, je réussirai ailleurs dans les mêmes conditions. Le Tonkin est sous le protectorat français depuis un an ; les marins m’ont raconté des merveilles sur Haï-phong, Hanoï et toutes ces villes si peuplées et si commerçantes ; il n’y a plus de place pour moi ici, et pour tant faire que de reprendre tout à nouveau, autant essayer dans un pays neuf. Me voilà encore une fois sous la vague ; avec un vigoureux effort, j’en sortirai, s’il plaît à Dieu. Allons, c’est assez rêvasser sur ces décombres, — je ne suis ni estropié, ni blessé, ni malade, — je n’ai perdu que de l’argent. Mon courage et mon travail m’aideront à en gagner d’autre ! A l’œuvre !

XV

Appuyé au bastingage du paquebot, Yves regardait d’un air pensif le pays nouveau où il allait encore une fois tenter la fortune.

On approchait d’Haï-phong, après trois jours de navigation. A l’horizon, moins monotone que celui de Saïgon, se découpaient en bleu sombre, sur le ciel d’un gris doux, les montagnes dentelées du Yu-nam. Sur les rives, s’étendaient les éternelles rizières, animées pour l’instant par la présence de nombreux travailleurs occupés au repiquage du riz ; les palétuviers bas, un peu rabougris, bordaient la rivière de leurs massifs d’un vert glauque d’où s’élançaient les troncs grêles des cocotiers ; les bananiers étalaient au soleil leurs larges feuilles déchirées par les bords, et les palmiers, leurs éventails découpés en lanières. Partout, car le pays est très peuplé, les villages annamites entourés de bosquets de bambou, montraient leurs toits jaunâtres au milieu de la verdure ; les sampans allaient et venaient avec une activité incessante, échangeant ces appels doux et inarticulés qui répondent au cri de « gare ! gare ! » dans nos rues encombrées de voitures.

Un coup de sifflet fendit l’air et fit tressaillir Yves…