Une canonnière de l’État, toute peinte en blanc, passa rapide, fendant les flots boueux et laissant derrière elle un long sillage. A sa corne, flottaient fièrement les trois couleurs !…

Vue d’Haï-phong.

— C’est là la France, pensa-t-il… et moi aussi, je porte un peu du pays avec moi ! Ma jeunesse, ma force, mon intelligence, je vais tout dépenser sans compter, pour fonder dans ces terres lointaines un établissement français. Grand ou petit, qu’importe ! ce sera toujours un coin de patrie. D’autres feront comme moi, sans doute, et, dans vingt-cinq ans, Haï-phong sera une ville grande et prospère comme Saïgon !… Et il se découvrit gravement tandis que la canonnière répondait au salut de l’Aréthuse en amenant ses couleurs[30]

[30] Amener ses couleurs, c’est faire descendre lentement le pavillon jusqu’à demi-hauteur de la drisse (la corde sur laquelle il est attaché). Tout bateau de commerce doit le premier le salut aux bateaux de guerre.

Une heure plus tard, il débarquait du sampan qui l’avait pris à bord pour l’amener à terre.

Il n’y avait à cette époque ni quais ni appontements ; le fleuve — (Haï-phong est à trente kilomètres de la mer) — ronge incessamment ses berges. On l’a vu, en deux mois, à Hong-Yen, reculer le rivage de huit mètres au moins. On essaie avec des claies de bambou, liées solidement à des piquets, d’opposer une digue à ses ravages, mais quand arrivent ces fortes crues qui, deux fois par an, aux époques de syzygie, couvrent d’eau des espaces de cinq à six kilomètres de part et d’autre de la rivière, tout est emporté, et la vase demeure maîtresse de la terre et de l’eau.

En 1878, le Tonkin, ouvert aux Français depuis deux ans seulement, n’avait encore aucune empreinte de civilisation étrangère. Haï-phong, la belle ville, qui offre maintenant aux étrangers des boulevards, des promenades, des rues larges et bien dessinées, des magasins élégants, des hôtels confortables, n’était qu’une bourgade annamite, alignant sans grande rigueur les cai-nhas en paillotte de chaque côté des ruelles boueuses. Quelques maisons chinoises ou européennes, seules, rompaient la monotonie des lignes basses en dressant leurs murs blancs au-dessus des toits de chaume.

Yves regarda autour de lui, se demandant par où il allait débuter. Des soldats d’infanterie de marine flânaient sur le port, l’air ennuyé et tout endormis par la chaleur ; il s’enquit de la résidence, on lui indiqua une grande pagode isolée. Un essai de jardin l’entourait et contrastait avec l’aspect dénudé de la ville qui n’avait guère d’arbres à cette époque. Yves fut bien reçu dans les bureaux où on se montra sympathique au jeune Français, et on lui promit de faire régler en peu de jours sa situation de colon.

Le sol des pays de protectorat, Annam et Tonkin, n’appartient pas à la France ; il est resté la propriété de l’empereur d’Annam, qui est considéré par ses sujets comme le seul maître de tout l’empire. Moyennant une redevance, soit en espèces, soit en nature, il prête ou il loue pour ainsi dire le territoire aux habitants des villes et des villages. Lorsqu’un colon veut obtenir une concession, il s’adresse au résident français, qui lui assure, dans les conditions réglées par les traités, les terrains demandés. Depuis 1888, les villes d’Haï-phong, Hanoï, Quin-hone et Tourane, et une certaine zone du territoire environnant sont devenues possessions françaises.