Quelques jours s’écoulèrent avant que notre ami Yves Kerhélo, reconnu comme colon sérieux et citoyen d’Haï-phong, pût planter le premier pieu de la palissade qui devait enclore sa concession. Le choix de l’emplacement n’avait pas été une mince affaire, mais, dans cette circonstance, le bon sens d’Yves et son esprit judicieux et avisé l’avaient encore une fois servi à souhait.

Les grands travaux n’étaient pas commencés à cette époque ; donc point de chantiers, point d’ouvriers étrangers, désireux d’une nourriture plus substantielle et plus soignée que celle des naturels. Un incident fortuit le mit au courant de ce qu’il y avait à tenter pour s’assurer une clientèle régulière.

Harassé de fatigue, après une journée de courses dans la ville, énervé par l’incertitude, anéanti par l’humidité chaude qui s’élève du fleuve comme une buée, il s’était laissé tomber lourdement sur le gazon, au bord d’un petit étang situé derrière la résidence, le seul endroit d’Haï-phong où il y eût un peu de verdure et un semblant de fraîcheur. Deux soldats, couchés à quelques pas de lui, causaient nonchalamment et d’un ton maussade.

— Viens-tu ? dit l’un deux en se levant.

— Où ça ? répondit l’autre sans bouger.

— Chez le père Pillot, donc !

— Ah ! ma foi non ! on n’y vend qu’à boire, ça coûte trop cher, et puis, ce n’est pas soif que j’ai, c’est faim.

— Où veux-tu trouver à manger ?

— Je n’en sais rien. La popote annamite me dégoûte, rien que de la regarder. Ah ! si j’avais un bon morceau de lard aux choux comme chez nous !… Satané pays ! va !…

— C’est pas la peine de crier après le pays ; nous y sommes, faut y rester jusqu’à ce que le service soit fini.