— Et mourir de misère, hein ? Si seulement nous avions ici, comme à Saïgon, un gargotier installé à la porte de la caserne ; sans sortir aux heures défendues[31], on pourrait, pour une poignée de sapèques, avoir de quoi se mettre sous la dent.
[31] A cause de la chaleur, on ne permet la sortie aux soldats qu’avant 10 heures du matin et après 8 heures du soir.
Yves se rapprocha des soldats.
— Bonjour, camarades, dit-il. Sans le vouloir, j’ai entendu ce que vous disiez, et vous pouvez me donner un bon avis. Entre compatriotes, on se doit ça, quand on est si loin du pays.
Les deux troupiers étaient de bons garçons, ils répondirent à Yves avec beaucoup de cordialité. Celui-ci leur raconta ses aventures et ils lui fournirent quelques détails utiles sur la façon de vivre à Haï-phong, si bien que, dès le soir même, il les accompagna jusqu’à la porte de la caserne, c’est-à-dire de la réunion de paillottes où les troupes s’étaient installées tant bien que mal, — plutôt mal que bien. A quelques pas de l’entrée principale, se trouvait un espace de terrain d’une étendue plus que suffisante aux projets du jeune colon. Il n’y avait guère de concurrence en ce temps-là pour disputer les bonnes places ; il obtint sans la moindre difficulté la permission de s’y établir, et trois jours après son arrivée à Taï-phong, il avait la vive satisfaction d’entrer en possession de son petit domaine.
Le 7 juin 1878, à cinq heures du matin, le cœur plein d’une certaine fierté, il traçait sur le sol un rectangle de 4 mètres sur 5 mètres, plan de sa future habitation ; un Annamite, pendant ce temps, déchargeait d’un sampan six poutrelles en bois dur, hautes de 2 mètres, et grosses de dix centimètres carrés environ, plus une vingtaine de pieux moins gros, et enfin une grande quantité de bambous longs et flexibles.
On enfonça solidement quatre des six grands pieux aux quatre coins du rectangle et les deux restant, de part et d’autre de l’endroit où devait se trouver la porte ; puis, sur la ligne des murs, on planta les montants, écartés d’une distance d’environ quarante centimètres. Il ne restait plus alors qu’à entrelacer les bambous fendus, de façon à faire un clayonnage serré.
Le soir du second jour, ce travail était terminé et même on avait posé l’enduit des murs : une sorte de mortier fait avec la boue du fleuve et de la paille hachée.
Le lendemain fut occupé entièrement par la confection du toit, c’est-à-dire de la charpente en bambou sur laquelle s’appliquent le chaume, ou les feuilles de latanier ou de palmier qui leur serviront de couverture. Cette charpente, aussi légère que solide, est faite sans clous ni chevilles. En effet on ne peut percer le bambou que difficilement ; c’est un grand roseau qui se fend au lieu de résister ; on se contente de lier les pièces de la charpente entre elles avec des ligaments de rotin.
Le rotin est une liane d’une flexibilité et d’une ténacité extraordinaires ; on la découpe en lanières plus ou moins larges suivant l’usage auquel on les destine ; elles tiennent lieu de cordes, de ficelles, de clous, de vis, de tout ce qui sert à faire tenir ensemble des pièces juxtaposées. Les Annamites ont une dextérité merveilleuse dans l’art de nouer, de croiser, d’enlacer le rotin ; ils savent en tirer les services et les effets les plus variés.