Mais revenons à Yves que nous avons laissé en contemplation devant sa case enfin couverte. La porte seule restait à faire, mais l’aide du menuisier et du serrurier sont inutiles dans ce cas, au Tonkin ; une porte de paillotte ne demande ni planches, ni gonds, ni serrures, ni verrou, pas même un simple loquet. Elle ne s’ouvre point, comme nos portes européennes, sur un plan vertical, mais on la relève de bas en haut, et on la maintient sur deux hauts piquets de bambou, de façon à en faire une sorte de grand auvent protégeant le seuil à l’extérieur durant le jour. Le soir on retire les piquets, la porte retombe, on est chez soi. Cette porte n’est d’ailleurs qu’une claie en bambou bourrée de feuilles de latanier et de paille de riz comme le reste de la construction.

L’emménagement ne fut pas long. Après avoir bien battu la terre qui allait être le sol de sa demeure, Yves installa dans un coin, comme jadis à Saïgon, un lit annamite, c’est-à-dire une claie posée sur quatre pieux ; dans un autre, sa malle, bien peu remplie, hélas ! dans le troisième quelques planches montées en étagère et soutenant un peu de vaisselle grossière ; enfin près de la porte, le fourneau de terre fondement de sa future prospérité…

A l’heure présente, l’état de sa fortune n’était pas brillant. L’achat du bois et des bambous pour sa paillotte, l’argent donné aux ouvriers qui l’avaient construite montaient à une dizaine de piastres. Les quelques objets mobiliers dont il avait dû faire emplette, sa nourriture et son logement pendant une semaine avaient achevé d’épuiser son petit stock de monnaie ; il lui restait en tout, le 10 juin au soir, cinquante cents : une demi-piastre ! C’était peu pour fonder un commerce de restaurateur !… Il soupa d’une portion de riz qui lui coûta deux cents, se refusa même du thé pour ne pas entamer davantage son minuscule trésor, se coucha avec le soleil, et se leva avec lui.

Il n’avait guère dormi ; l’inquiétude le tenait éveillé, et pourtant c’était avec un sentiment de sécurité qu’il se disait : « Je suis chez moi, dans mes quatre murs, je ne suis pas un vagabond, le toit qui m’abrite m’appartient, et nul n’a le droit de me l’enlever. »

L’avenir, pour qui est jeune et vaillant, semble rarement redoutable, mais quelle somme d’énergie allaient réclamer les débuts ! Il n’était plus là comme à Saïgon en pays connu, entouré d’amis et de camarades, soutenu par la bienveillance et l’estime publiques. Il allait falloir conquérir tout cela peu à peu, à force de travail, de probité, sans faiblir, sans se lasser, sans se décourager.

Fidèle à ses habitudes d’esprit pratique et sensé, il ramena ses pensées sur le présent. « Commençons par le commencement, se dit-il. Que ferai-je demain, pour gagner quelque argent, puisque je n’en ai pas assez pour acheter du charbon et des provisions et pour mettre en train ma cuisine ? Attendons la chance ou plutôt l’aide que la Providence m’enverra, je suis bien sûr qu’elle ne me laissera pas dans la peine… »

Le jour était venu pendant sa longue insomnie ; il se leva et courut au bord de l’eau pour attendre les sampans. Le premier qui arriva était tout chargé de bananes et d’ananas superbes faisant plaisir à voir. Yves les marchanda. Le sampanier, petit Tonkinois actif et entendu, comprenant très bien l’avantage qu’il y avait pour lui à se débarrasser promptement de sa cargaison, se montra peu exigeant pour le prix. Yves déchargea lui-même son achat afin d’éviter que les fruits ne fussent maltraités, et après avoir disposé artistement ses plus beaux ananas dans une corbeille, il alla se présenter à la résidence. Le cuisinier chinois, connaisseur émérite, admira les fruits et, après avoir fortement marchandé suivant sa coutume, finit par en offrir un prix qui assurait à Yves un petit bénéfice ; celui-ci eut la sagesse de s’en contenter et revint, la corbeille vide, rechercher une provision de bananes qu’il vendit presque immédiatement aux maîtres d’hôtel des canonnières, parmi lesquels il retrouva d’anciennes connaissances de Saïgon. Les braves gens se récrièrent bien fort en apprenant les malheurs dont venait d’être accablé l’ancien propriétaire de la Renommée des poulets frits ; ils lui promirent de s’intéresser à son nouvel établissement et de lui envoyer des pratiques.

Avant midi, notre ami avait écoulé tout son achat de fruits du matin, et avec une partie de son gain s’était procuré une nouvelle provision dont il se débarrassa très facilement chez ses voisins des casernes. Le lendemain, il allumait deux petits fourneaux et débitait aux troupiers enchantés des portions de riz et de ragoût de porc. Il n’avait pas oublié ses amis du bord du lac et leur avait offert généreusement un festin d’inauguration, c’est-à-dire deux écuelles remplies jusqu’au bord de morceaux choisis. Cette générosité bien placée lui avait valu la visite de nombreux amateurs, désireux de s’assurer par eux-mêmes si les récits enthousiastes des camarades à l’endroit du nouveau colon français et de sa cuisine reposaient sur un fond de vérité…

Trois mois plus tard, grâce à son énergie et à son savoir-faire, Yves Kerhélo, par une belle matinée de septembre, arborait triomphalement une large banderole, sœur jumelle de celle de Saïgon, et les quatre fourneaux de rigueur envoyaient largement aux passants leurs parfums succulents. Mais que d’efforts, que de travail, que de privations, que de prudence il avait fallu pour en arriver là ! Pendant deux mois, il n’avait vécu que de riz, de patates et de thé, trop heureux de vendre jusqu’au fond le contenu de ses marmites. Du gain de chaque journée, il faisait trois parts : l’une pour l’achat des denrées, l’autre pour l’augmentation de son matériel, l’autre enfin réservée en cas de perte ou de maladie. Il gagnait peu, mais son commerce ne chômait pas, c’était l’essentiel. A Haï-phong, comme partout ailleurs, sa probité, sa bonne humeur, son obligeance lui avaient fait des amis et attiré l’estime générale. Il vivait donc aussi heureux qu’il pouvait l’être, si loin de sa sœur et de son pays ; et puis, il n’avait pas le temps de se faire des idées noires : les achats, la cuisine, la vente, occupaient toutes ses heures, et la nuit, accablé de fatigue, il dormait d’un sommeil de plomb.

XVI