— Jésus ! ma Doué ! s’écria Katel Le Pennec, s’il n’y a pas de quoi mourir à entendre des choses pareilles ?
— Maman, dit Corentine, ils ont froid, regardez comme Alain tremble ! et Yves n’a pas un fil de sec sur lui. Donnez-moi, s’il vous plaît, la clef du coffre qu’il puisse changer de tout.
— Il fera mieux d’aller se coucher sans souper, gronda la mère. Il l’a bien mérité !
— Et mes habits secs serviront à Alain pour retourner chez lui, dit tranquillement le petit garçon.
Corentine avait étalé sur la table la chemise de grosse toile, le pantalon des dimanches, le gilet brodé, la veste bordée de velours, mais Alain ne se pressait pas de sortir du coin où il se tenait blotti, sur le banc, tout au fond de la grande cheminée ; un feu clair, alimenté par une large brassée d’éclats de sapin, qui brûlaient et crépitaient en exhalant une odeur résineuse, commençait à le pénétrer d’une bienfaisante chaleur, et ses vêtements mouillés laissaient échapper une buée intense : on le tira pourtant de son refuge et il dut aller se vêtir de pied en cap dans l’angle obscur formé par le lit où Yves s’était déjà inséré entre deux couettes de balle.
Les deux mères, emportées par la violence du caractère breton, n’avaient que momentanément oublié l’état pitoyable de leurs rejetons ; l’instinct maternel se réveilla bientôt.
— Au lieu de les quereller, nous ferions bien mieux de leur donner à boire quelque chose de bon pour leur remonter le cœur, dit la grande Sezic Le Pennec. En attendant que leur soupe chauffe, je m’en vais courir à la maison chercher une fiole que je garde pour mes défaillances. Mettez toujours de l’eau à bouillir pour faire un drog, comme dit M. l’adjoint ; il n’y a rien de meilleur pour vous ressusciter après des coups comme ça ! Nous en prendrons aussi une petite goutte, vous et moi, ça nous fera du bien !
Une heure après, Yves Kerhélo dormait à poings fermés entre ses deux paillasses de balle d’avoine et rêvait qu’il était monté sur un superbe navire dont un coup de vent furieux renversait et brisait le grand mât. Le mouvement qu’il fit pour se garer de la chute des vergues l’éveilla : il était dans son lit à hautes parois et non sur un navire, et au-dessus de lui, dormait sa sœur Corentine ; mais le bruit du vent, ce n’était pas un rêve. On l’entendait par rafales, tantôt gémir, tantôt siffler, tantôt gronder sourdement, puis éclater en rumeurs sauvages, en frénétiques hurlements.
« Quel temps ! pensa l’enfant. Et papa qui est en mer ! les bateaux ne sont pas rentrés à la marée montante, ils n’auront pas pu, bien sûr, à cause de la tempête ; ils sont sans doute par là-bas du côté des Glénans. »
Et, là-dessus, il se retourna et se rendormit, l’enfance est si confiante dans la destinée !