— Certainement j’aurais un grand plaisir à passer la soirée avec vous… Seulement…
— Seulement quoi ?
— Je suis devenu si sauvage… Et Mlle Jeannette…
Le père Pillot eut un gros rire.
— Ah ! Mlle Jeannette, avez-vous peur qu’elle vous mange ? Est-ce qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un colon ? On n’a pas des habits comme les beaux messieurs et les belles dames qui vont à la musique sur l’Arquebuse[32], bien sûr, mais qu’est-ce qu’on en ferait ici ? et puis vous avez tout ce qu’il vous faut pour être bien mis, ce n’est donc pas cela qui vous arrête ; et quant à être sauvage, voilà justement la chose à éviter. Dans des pays comme ceux-ci, on oublierait vite tout ce qu’on a été si on ne se tenait pas un peu. Toute la semaine, je tracasse comme un autre avec mes pantalons de coton et ma blouse annamite ! mais le dimanche, j’aime bien à être rasé de frais et à mettre un veston de coutil bien repassé. Eh bien ! est-ce décidé ? venez-vous, oui ou non ?
[32] Très belle promenade à Dijon.
— Oui, monsieur Pillot, dit Yves un peu confus de s’être tant fait prier, je viendrai ; je vous remercie de tout mon cœur de votre bonté ; — et il serra énergiquement la main de son visiteur.
— Bon ! bon ! je savais bien qu’il fallait vous secouer. Je connais la jeunesse, toujours extrême dans ses idées. On fait cinquante folies, ou bien on vit comme un loup. Mais bonsoir ! à demain, à six heures, et apportez-moi un bel appétit…
On n’a maintenant que l’embarras du choix entre les boutiques de coiffeurs à Haï-phong ; mais, en 1878, l’embarras était tout opposé. Yves, fort soucieux de sa toilette pour une occasion aussi solennelle qu’un dîner en ville, se mit à la recherche d’un figaro. Il finit par découvrir dans la grande rue Chinoise[33] un jeune Français qui alignait sur une table de bambou, devant sa paillotte, une demi-douzaine de fioles de vinaigre de Bully et même d’eau de Lubin, autant de boîtes de savon et quelques cravates d’un goût plus ou moins irréprochable. Un client était un oiseau rare, aussi M. Arthur Cabassis se montra-t-il aussi bavard qu’officieux. Il raconta au silencieux Breton tous ses déboires et comment il s’était embarqué pour faire fortune avec une pacotille de parfumerie extra-fine (selon lui), — comment il n’avait eu que des misères dans ce pays de malheur où il n’y avait rien à faire pour un élève du Grand Léonidas Lestoupez, le premier coiffeur de Marseille, c’est-à-dire du monde entier, — comment il avait dépensé pour vivre et s’installer tout le petit héritage de son oncle Isidore, et qu’il ne lui restait plus qu’à se jeter dans le Song-tan-Back[34] à moins que… et d’un air plein de sous-entendus il laissa sa phrase en suspens.
[33] La rue commerçante d’Haï-phong.