[34] Cours d’eau qui passe à Haï-phong.
Mais Yves n’était pas d’humeur à provoquer les confidences. Voyant cela, M. Arthur poursuivit…
— A moins que la chance tourne ! Un bon mariage peut me remettre à flot. Il y a votre voisine, Mlle Jeannette Pillot, une jolie brunette, ma foi !
Les noirs sourcils d’Yves se contractèrent.
— Qu’est-ce que je vous dois ? dit-il d’un ton rogue.
— Ce sera une demi-piastre pour la coiffure, autant pour la cravate, et autant pour le mouchoir puisqu’il est chiffré, — ça fait une piastre et demie.
— Peste ! comme vous y allez ! — Je ne m’étonne plus si vous ne faites pas d’affaires. Quand on écorche la pratique, elle crie, elle s’exécute, et ne revient plus.
Il jeta 7 fr. 50 sur le coin de la table et partit comme un trait.
« Il n’est pas aimable, — le jeune homme, — dit le bel Arthur en frisant sa moustache d’un geste prétentieux. Et fier comme Artaban ! se mêler de me donner des conseils ! à moi ! Un méchant gargotier qui ne devrait parler que de ses casseroles ! Son argent est bon tout de même, il arrive bien à propos pour remplir mon porte-monnaie. Bah ! ma journée est faite, je n’ai pas besoin de rester ici à me griller, je vais rentrer mon bibelot, aller dire deux mots à la bière du père Pillot, et faire la partie de Simounin à qui je dois une revanche. »
Arthur Cabassis était un de ces colons amateurs qui se plaignent de tout et de tout le monde, à qui rien ne réussit : commerce, industrie, agriculture, parce qu’ils ne font rien pour amener le succès. Ils partent étourdiment, à l’aventure, sans s’être renseignés, sans s’être préparés à la rude vie de pionniers. Ignorants, vaniteux, entêtés, ils s’imaginent que le monde entier est fait comme leur petite ville, et quand la réalité vient les désabuser et les éclairer, au lieu d’ouvrir les yeux, de se rendre compte des choses et des circonstances, et d’en tirer le meilleur parti possible, ils préfèrent maudire le sort et se laisser aller à la dérive.