Au bout de quelques années, parfois de quelques mois, leurs ressources sont épuisées, leur santé compromise par les fatigues, les privations… ou les excès ; ils meurent d’anémie, ou sont rapatriés par les soins du Gouvernement ; — tristes épaves de la vie coloniale, contre laquelle leur insuccès ne prouve rien d’ailleurs…
A six heures sonnantes, M. Kerhélo franchissait le seuil de la Nouvelle-France. Il était beau comme un astre, avait repris toute sa bonne grâce, et sauf un peu d’embarras, rappelait Yves d’autrefois, le gentil compagnon de M. Émile Gerbier. La famille Pillot l’accueillit avec une si franche cordialité qu’il se sentit tout de suite à l’aise et contribua pour sa part à la gaîté de la petite fête.
Le dîner était plantureux et excellent ; le père Pillot tira du fin fond de ses armoires une bouteille de vieux mâcon que la traversée avait respecté. Le café apporté de Moka même par M. Royer, l’interprète, était exquis, et le choum-choum couronna dignement le régal. Yves, qui avait une fort jolie voix, chanta deux noëls bretons, M. Royer, des noëls normands ; mais le triomphateur de la soirée fut le père Pillot, qui alla chercher dans ses souvenirs de vieux noëls bourguignons pleins de verve et de bonne humeur. Il les disait d’une manière si drôle, avec des airs, des gestes, des éclats de voix si amusants, qu’il mit tout son monde en joie, et à minuit bien passé, on répétait encore en chœur les refrains du temps jadis. Jeannette avait préparé du vin chaud, précaution indispensable pour braver l’air humide de la rivière, et après qu’on y eut fait honneur, on se sépara gaîment en se disant : « au revoir. »
XVII
— Quel temps étouffant, voisin Kerhélo ! on suffoque ! Il n’y a pas un souffle d’air, et quelle chaleur ! — trente-quatre degrés, à l’ombre, — dit le père Pillot en regardant le thermomètre pendu au-dessus du comptoir.
— J’en ai bien trente-neuf dans ma paillotte, répondit Yves, peut-être quarante, elle est moins grande que votre café, l’air s’y renouvelle moins aisément. Je n’ai pas fait grande cuisine aujourd’hui, tout se gâte, par ce temps orageux, et d’ailleurs personne n’a le courage de se promener ni même de manger.
— Pour moi, j’ai déjeuné avec une tasse de café noir et un croûton de biscuit, reprit M. Pillot, et je n’ai de cœur à rien. Jeannette est chez sa tante, elle passe là tout son temps depuis la naissance de sa filleule ; vous savez comme elle est ! Elle soigne la mère, elle dorlote le poupon, elle range la maison, elle fait marcher le ménage au doigt et à l’œil. Pendant ce temps-là, je suis seul au logis, et ce n’est pas gai ! — Ouf ! ouf ! — ouf ! et le bon homme s’éventait avec son large chapeau de paille annamite.
— Ça ne sert à rien de s’éventer par un temps pareil, dit philosophiquement Yves, c’est de la chaleur qu’on rabat sur soi. Mais voyez-vous ces nuages là-bas comme ils s’amassent ? Eh ! on dirait que le vent se lève.
— Ce ne serait pas trop tôt ! on me trouvera mort sur la porte de la Nouvelle-France si cette chaleur-là continue.
— Comme Théodore Meunier, qu’on a ramassé ce matin sur le quai.