— Croyez-vous ? la pluie semble diminuer.
— Mais le vent souffle !…
— J’ai tout fermé chez moi, je ne risque rien, ce n’est pas la première fois qu’un typhon passe sur ma paillotte.
— Celui-ci sera fort, écoutez…
Une sorte de grondement continu rugissait sourdement, et l’averse recommençait.
Il plut toute la nuit, et le lendemain matin, le jour naissant éclaira un ciel gris, chargé de lourdes nuées, rayé obliquement par les ondées que le vent chassait avec une violence toujours croissante. Par instants, une rafale furieuse balayait le sol, emportant dans son tourbillon tout ce qu’elle rencontrait sur son passage et les murs frêles des paillottes tremblaient sous son brutal coup d’aile.
A mesure que la matinée avançait, le ciel s’obscurcissait davantage ; une sorte de crépuscule sombre enveloppait la ville d’une teinte sinistre, la pluie et le vent faisaient rage. A midi, le typhon était dans toute sa grandiose horreur, la tempête éclatait en hurlements sauvages, entrecoupés de sifflements, de roulements de tonnerre, de coups sourds et redoublés. Parfois quelques minutes d’accalmie se produisaient, il semblait que l’ouragan fît provision de nouvelles forces. Alors, quand il reprenait, c’étaient des catastrophes soudaines, brusques, irrésistibles ; les toits des paillottes, enlevés comme des plumes, allaient tomber cent mètres plus loin ; les constructions en planches, disjointes en une seconde, s’écroulaient ou couvraient l’espace de leurs débris dispersés. On voyait çà et là courir quelque être humain affolé, le visage meurtri par les grains de sable que le vent incrustait dans la peau, cherchant un abri et ne le trouvant que pour le perdre un instant après.
La Nouvelle-France, solidement construite et bien assujettie par des cordes de liane, tenait bon, mais une formidable bourrasque s’abattit sur les casernes, fit une rafle complète des toits et souffleta si rudement la paillotte d’Yves, qu’elle chancela, se disloqua sous l’effort qu’elle avait fait pour résister, et s’affaissa tout entière d’un côté, comme arrachée du sol par une force surnaturelle. C’était, semble-t-il, le dernier méfait du typhon, celui par lequel il couronnait son œuvre de destruction. La violence du vent se ralentit par degrés ; vers trois heures, une lueur pâle éclaira le ciel, du côté d’où le monstre était venu, les rafales s’éloignèrent tout en devenant moins fortes ; le soir, après douze heures de durée, le cyclone[36] avait disparu, allant porter ailleurs les ravages, la désolation et la mort.
[36] Typhon est le nom chinois du cyclone.