La paillotte s’affaissa tout entière.

Le bon M. Pillot n’avait pas attendu jusque-là pour s’inquiéter de son jeune voisin. Aussitôt qu’il avait pu ouvrir la porte et faire quelques pas dehors, il avait chaussé ses énormes bottes de marais et, couvert d’un caoutchouc, s’était dirigé vers la paillotte renversée. Heureusement ni Yves ni son boy n’étaient blessés, et tous deux, à grand’peine, essayaient de se frayer un passage à travers l’inextricable enchevêtrement des bambous, des pieux, de la charpente du toit. Ils y parvinrent enfin, avec l’aide de quelques soldats qu’on envoya de la caserne, et, trempés de pluie, les mains et la figure ensanglantées par les écorchures, bleuies par les contusions, les vêtements souillés de boue et ruisselants d’eau, ils vinrent se réfugier à la Nouvelle-France, où leur excellent hôte aurait voulu les retenir ; mais Yves, aussitôt qu’il eut avalé un grog bouillant et repris un peu ses sens, retourna sur le lieu du sinistre pour voir ce qu’il pouvait sauver.

Après beaucoup de travail et d’efforts, il tira des décombres sa malle, son coffre (celui de Saïgon), quelques caisses de marchandises : le reste écrasé, couvert d’eau et de boue n’avait plus aucune valeur. Le père Pillot donna asile à ces épaves de la catastrophe et recueillit chez lui le pauvre Yves.

Celui-ci était brisé de corps et d’âme. Encore une fois, la destinée venait de l’arrêter cruellement sur le chemin de la fortune. Il n’avait pourtant pas tout perdu, comme dans l’incendie ; en quelques jours sa paillotte pouvait être reconstruite, son mobilier reconstitué, sa clientèle lui restait et il lui suffirait du gain de trois mois pour se remettre à flot. C’est ce que lui répétait le bon cafetier, après un souper auquel ni l’un ni l’autre des convives n’avait fait honneur.

— Allons, Kerhélo ! mon garçon ! du courage ! lui redisait-il pour la centième fois. Quand on n’a perdu ni bras ni jambes dans des coups pareils, il faut encore s’estimer heureux, que diable ! Vous êtes jeune, bien portant, c’est l’affaire d’une huitaine de jours pour tout réparer. Cette fois-ci, vous me ferez le plaisir de construire solidement votre paillotte ; dans ce pays maudit, on vous a des typhons tous les six mois ; vous le savez aussi bien que moi ; il est prudent, il est indispensable de s’y prendre de façon à leur résister ; voyez ce que j’ai fait pour la Nouvelle-France… Mais le pauvre garçon ne m’entend pas ; — il dort…, il est épuisé, éreinté, — il y a bien de quoi, certes ! Il a une triste mine ; — c’est drôle comme il est changé ! — Yves ! donc ! Yves Kerhélo !!!

Il dormait en effet, d’un sommeil lourd et douloureux. Il rêvait qu’il était là-bas, au pays, sur les côtes de Bretagne. Sa mère et Corentine, debout sur un rocher, lui tendaient les bras : il voulait s’élancer vers elles, mais ne le pouvait pas, ses jambes étaient retenues par les madriers d’une épave, — cette épave qu’il avait cherché à dépecer autrefois, il y avait bien longtemps, avec Alain, quand ils étaient enfants ; — il faisait de vains efforts pour se délivrer de cette dure étreinte, et la lame furieuse venait rouler sur lui, remplissant ses yeux de sable et ses oreilles de bourdonnements. Il se courbait, elle passait, puis une autre arrivait, aussi lourde, aussi froide, aussi brutale, et une autre encore,… et une autre encore,… il tentait de remuer,… respirer,… crier,… impossible !… Il entendit sa mère l’appeler, fit un effort désespéré pour lui répondre, se réveilla,… ouvrit les yeux,… se leva,… un nuage passa devant sa vue, une nausée subite lui fit monter un peu d’écume aux lèvres, un frisson de mort courut dans ses veines, tout sembla tourner autour de lui ; il essaya de marcher,… le sol se dérobait sous ses pas ; il étendit les bras, poussa un faible cri et vint tomber comme une masse aux pieds de M. Pillot.

C’était le début d’un accès de fièvre pernicieuse.

On le transporta à l’hôpital. Pendant trois jours il fut entre la vie et la mort, mais la jeunesse a des ressources infinies, et puis, c’est le privilège des vies sobres, saines et sages, de conserver au corps toute sa force de résistance contre la maladie. Un débauché eût été emporté au second accès. Yves avait le sang pur et vigoureux ; il absorba, sans en trop souffrir, la quinine à doses massives, suivant l’énergique expression en usage, et le quatrième jour, comme au sortir d’un rêve, il se vit couché dans un lit blanc, un vrai lit, sous une longue paillotte où s’alignaient des lits semblables. Un médecin de la marine lui tâtait le pouls d’une main, tenant de l’autre sa grosse montre à secondes ; une sœur de Saint-Vincent-de-Paul, sous sa blanche cornette, regardait le malade avec compassion.

— Quatre-vingts, quatre-vingt-un, quatre-vingt-deux… Ce gaillard-là est sauvé, ma sœur, mais il revient de loin ! Il nous a donné du fil à retordre avec son délire ! Il faut maintenant qu’il reprenne des forces, il en a rudement besoin ! Me reconnaissez-vous, mon garçon ?

— Oui, docteur, dit Yves d’une voix faible qui semblait venir de bien loin, vous êtes M. Bathelin, le médecin de la Comète, c’est vous qui m’avez dit, l’autre jour, de faire toujours bouillir l’eau pour…, pour…, ah ! je n’y suis plus…