— Bon ! bon ! ne vous fatiguez pas ; — pour tuer les microbes ; — je suis bien aise de voir que vous ne m’avez pas oublié. Allons ! ça va bien, faites tout ce que la sœur vous dira et vous serez sur pieds d’ici peu.
Ceci était plutôt un encouragement bienveillant qu’une prédiction. Il se passa un long mois avant qu’Yves pût quitter l’enceinte de l’hôpital. Il était resté pendant plus d’une semaine faible comme un petit enfant, ne pouvant se servir de ses membres, ayant peine même à suivre le fil de sa pensée, et plus grand’peine encore à la formuler. Puis les forces étaient lentement revenues, mais sans ramener le désir de l’action. Il ne trouvait jamais trop longues les heures passées dans son lit ; il prenait un singulier plaisir à attendre l’heure du repas, à regarder les sœurs allant de droite et de gauche, distribuer des soins, des consolations, des paroles caressantes comme celles des mères.
Des amis venaient le voir ; tous les jours, la bonne face du père Pillot apparaissait au seuil de la salle. Il racontait les histoires de la ville, les désastres causés par le typhon, le vide que faisait l’absence d’Yves, et comment les soldats se lamentaient de ne plus avoir leur restaurateur.
Il n’ajouta pas, cependant, qu’un Chinois bien avisé avait déjà établi près de la caserne une maisonnette de briques fort ornementée de dragons de faïence, où il débitait une cuisine digne de rivaliser avec celle d’Yves. « Les mauvaises nouvelles se savent toujours assez tôt », pensait le digne homme, et d’ailleurs, ce n’est peut-être pas un mal. Ce brave garçon-là a trop de mérite pour faire toute sa vie ce métier de petit traiteur. J’ai mon idée, j’ai mon idée !…
Une épidémie de dysenterie vint frapper les soldats, mal défendus contre l’humidité dans leurs paillottes défoncées, au sol fangeux, aux murs crevassés. Chaque jour amenait à l’hôpital des fournées de nouveaux malades ; Yves, à peu près remis, dut céder la place, et recourir à la bonne hospitalité du père Pillot.
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La chaleur avait cessé, la saison des pluies commençait, il ne faisait pas bon à vivre en plein air, surtout pour un convalescent. Assis devant un feu de bois auquel il présentait ses mains blanches et amaigries, le pauvre garçon regardait d’un air sombre la flamme qui léchait les parois de la cheminée et s’envolait en fines étincelles. Il se sentait faible, incapable, sans courage, même sans espoir. Des larmes qu’il n’avait pas la force de retenir coulèrent sur ses joues creuses, et un soupir, une sorte de sanglot souleva sa poitrine.
Jeannette Pillot, qui allait et venait pour mettre le couvert, s’arrêta devant lui, toute bouleversée de cette grande douleur mal contenue.
— Il ne faut pas vous décourager ainsi, monsieur Kerhélo, dit-elle d’une voix plus douce que de coutume. Vous avez déjà eu bien des traverses dans votre vie, vous les avez surmontées, vous ferez de même cette fois-ci.
— Les autres fois, mademoiselle Jeannette, j’avais de la jeunesse, de la force, de la santé et de l’énergie, mais aujourd’hui…