— A la charge ! Quel vilain mot ! vous n’êtes pas une charge pour nous, et quand même vous le seriez, — ce qui n’est pas, — dit la jeune fille avec un air d’autorité, est-ce qu’on ne doit pas s’entr’aider dans ce monde et secourir ceux qui sont dans la peine ? Vous y êtes aujourd’hui, et nous vous aidons de notre mieux, et de tout cœur ; — qui sait si nous n’y serons point demain ? et alors ce sera votre tour de nous aider. Mais voilà ! jusqu’à présent, vous vous êtes tiré d’affaire grâce à votre force, à votre habileté, et vous croyiez qu’il en serait toujours ainsi, que vous seriez toujours le maître de votre vie, et Dieu vous a envoyé la maladie pour vous faire voir que l’homme ne doit pas compter sur lui seul et qu’il est à la merci des événements.

Yves ne répondit pas ; il regardait avec une admiration respectueuse la jeune fille qui lui parlait avec cette téméraire franchise. Ses yeux noirs, brillants, éclairaient sa jolie figure, elle était, dans sa noble simplicité, la personnification même du courage moral.

— Vous avez vraiment raison, mademoiselle Jeannette, dit enfin le jeune homme, vous m’avez parlé comme l’aurait fait Corentine ou Mlle Martineau, et je vous en remercie. Je ne veux plus vous donner le droit de m’appeler poule mouillée, — je vais tâcher de me secouer. — Je ne peux pas vous offrir de fendre du bois comme dans mon pays, d’abord je n’en aurais pas la force, et puis, ici, on ne fend pas des chênes ; je ne peux même pas laver des bouteilles, je craindrais de les casser, — mais je vais, si vous voulez bien, m’occuper de vos livres de comptes ; je sais que ça ne vous amuse pas toujours de tenir les écritures, vous êtes si vive ! Moi, je ne m’en tire pas mal parce que j’y ai bien souvent travaillé du temps où j’étais chez M. Gerbier ; ce sera un vrai plaisir que de vous rendre un petit service. Vous m’en rendez de si grands ! Voulez-vous me permettre de vous serrer la main d’amitié ? Ça me fera du bien.

— Volontiers, monsieur Yves, dit Jeannette en rougissant, je serai bien sûre alors que vous m’aurez pardonné de vous avoir dit des choses… si… dures.

Elle lui tendit sa petite main brune, pas trop déformée vraiment pour une main qui faisait tant de besogne…

XVIII

Les semaines succédaient aux semaines, les mois aux mois, et Yves Kerhélo ne quittait pas la Nouvelle-France… D’abord, il avait été longtemps trop faible pour reprendre son trafic, puis le père Pillot avait été malade pondant six semaines, d’une furonculose[37]. Criblé de clous, ne reposant ni jour ni nuit, il était hors d’état de diriger sa maison. Sa fille le soignait avec une tendresse infatigable et Yves le remplaçait de son mieux. Puis Haï-phong se peuplait rapidement : colons, ouvriers, employés, soldats y arrivaient en foule, autant de clients pour le café Pillot qu’on avait dû agrandir. Yves s’était rendu fort utile pour les travaux, pour l’aménagement, pour la surveillance, devenue plus compliquée, par suite de l’affluence des consommateurs et de l’augmentation du personnel des boys. Sous sa direction jeune et ferme, tout marchait rondement et la gaîté était revenue au logis…

[37] Maladie commune au Tonkin.

— Eh bien ! Yves, voilà le beau temps tout à fait solide, dit, un joli matin d’avril, le père Pillot qui fumait béatement sa pipe, allongé dans un fauteuil de rotin, tandis que son compagnon, après avoir terminé le rangement de toute une cargaison de bière, arrivée dès l’aube du jour, se reposait, assis sur une natte à la manière annamite. Est-ce que tu ne me parles pas de tes projets pour l’avenir ? (Il le tutoyait paternellement.)

— Mes projets ? Je ne sais pas trop si j’en ai… Je suis si heureux avec vous qu’il me semble que je ne pourrais plus vivre content hors d’ici.