— Hem ! hem ! fit le bonhomme en tirant une grosse bouffée de sa pipe, c’est très bien, mon garçon : ce que tu me dis là me fait grand plaisir ; moi aussi, je t’aime beaucoup et tu me rends de fameux services, mais enfin, ça ne peut pas toujours continuer ainsi. Tu es jeune, il faut penser à te pousser dans le monde, et à mettre de côté quelque chose pour tes vieux jours. Tu ne gagnes rien avec nous, je ne puis pas te payer ce que tu vaux, je n’en ai pas le moyen ; tu n’es ni mon domestique, ni mon associé, ça ne te fait pas une position, mon enfant. Je parle dans ton intérêt, car, enfin, j’aurai gros cœur quand tu nous quitteras, mais on doit aimer ses amis pour eux et non pour soi, n’est-ce pas, boy ?
— Certainement, monsieur Pillot, je sais que c’est pour mon bien tout ce que vous me dites, répondit Yves d’un ton où il entrait beaucoup plus de conviction que d’enthousiasme.
— Et puis, on ne sait qui vit, qui meurt. Si je m’en allais retrouver là-haut ma pauvre Geneviève, qu’est-ce que deviendrait la Nouvelle-France ? Jennnette ne pourrait pas la gouverner toute seule, il faudrait donc vendre, et le nouvel acquéreur…
— Quant à ça, s’écria Yves, subitement ranimé, si ce malheur-là arrivait, l’acquéreur ne serait pas loin. J’ai un petit fonds de quelques centaines de piastres, je reprendrais la Nouvelle-France et vous savez bien que je paierais jusqu’au dernier sou tout ce qui reviendrait à Mlle Jeannette. Ce n’est pas moi qui voudrais lui faire tort d’un centime, certes ! Je me mettrais au feu pour elle !
Un sourire malin éclaira la figure du bon homme ; il cligna de l’œil, tout en débourrant sa pipe avec un soin tout particulier.
— Oui, je le sais, mon ami ! J’en suis bien sûr, mais il y à encore une grosse épine. — Ce petit bijou de fille-là est à marier ; on me l’a déjà demandée plus d’une fois, et même j’ai trouvé pour elle des partis très avantageux. Elle dit toujours non ; mais, un jour ou l’autre, elle dira oui, tu comprends, et alors, quand il y aura un gendre dans la maison…
— Je n’y resterai sûrement pas une minute, s’écria Yves en bondissant. Vous n’avez pas tort, père Pillot, de me parler si franchement, et je vous prouverai tout de suite que je sais faire mon profit d’un bon avis. Pour ma paillotte, il n’y faut plus penser. Le Chinois a pris toute ma clientèle et puis les choses ont tant changé depuis trois ans ! Il y a maintenant des maisons de commerce de bien des sortes à Haï-phong, je n’y pourrais réussir qu’en vendant des boissons, je ne veux pas vous faire concurrence. Je m’en vais partir pour Hanoï, j’en ai entendu parler ces jours-ci, peut-être bien que j’y monterai un petit café ; je l’appellerai la Nouvelle-France, — ce sera un souvenir d’ici, ajouta-t-il d’une voix tout à fait lugubre.
M. Pillot le regarda en dessous d’un air de bonhomie narquoise.
— Qu’est-ce que tu as besoin d’aller devenir patron d’une Nouvelle-France à Hanoï quand tu en as une sous la main ? dit-il.
— Comment ! balbutia Yves, vous voulez vous retirer, monsieur Pillot ?