— Me retirer ? pas du tout ! mais je m’alourdis, je ne suis plus ce que j’étais autrefois, un associé jeune et actif m’irait tout à fait, et puisque nous nous entendons si bien toi et moi, pourquoi ne serais-tu pas cet associé ?

— Mais,… monsieur Pillot,… mais… le gendre ?

— Si le gendre et M. Kerhélo ne font qu’un, crois-tu qu’ils se battront ?

— Jézuz ma Doué ! s’écria Yves, — revenant au langage breton dans l’excès de son émotion. Est-il bien possible ? Vous êtes bon comme le bon Dieu, monsieur Pillot ! Tout mon sang ne serait pas de trop pour payer ce bonheur-là !… Mais Mlle Jeannette !

— Est-ce que je t’aurais parlé comme ça, si je n’étais pas d’accord avec elle ? Il y a longtemps que vous vous connaissez, que vous vous estimez, que vous vous aimez tous deux. Tu es le mari qu’il lui faut, elle est la femme qui te convient ; moi je t’ai vu à l’œuvre, dans la prospérité et dans la peine, tu sais faire face à l’une et à l’autre, tu es un homme de cœur, tu rendras ma fille heureuse.

— Ah ! monsieur Pillot !… monsieur Pillot, dit Yves éclatant en sanglots, et il se sauva suffoquant sous une joie trop lourde à porter.

....... .......... ...

La noce fut superbe. « Je veux que rien n’y manque et qu’on se croie dans notre pays dijonnais, avait dit le vieux Bourguignon. Il y aura bal, festin et tout le tremblement. Jeannette sera vêtue de soie blanche et couronnée d’oranger et deux violons conduiront le cortège. »

On parla longtemps à Haï-phong des splendeurs de cette fête-là. M. et Mlle Pillot étaient allés faire les emplettes à Saïgon. Yves s’était fait habiller de pied en cap par un tailleur chinois d’un talent hors ligne. M. et Mme Royer avaient accompli des prodiges d’élégance ; la flotte, l’armée, la résidence avaient fourni un personnel tout à fait éblouissant au point de vue des uniformes, et on avait pu se procurer les violons, chers au père Pillot, parmi les matelots d’un bateau en rade ; un cornet à piston et une clarinette étaient même venus apporter un appoint très notable aux flons-flons de l’orchestre. Le plus fameux cuisinier chinois d’Haï-phong prêta ses talents au repas de noces, qui fut sans pareil pour la variété des mets, la dimension des plats et le nombre des bouteilles vidées.

Le bal dura jusqu’au jour ; il avait lieu sous une tente fort joliment ornée de fleurs, de feuillages, de draperies et surtout de ces lanternes en papier que l’imagination des Orientaux, infiniment plus féconde que la nôtre sous ce rapport, sait varier de mille façons, tant pour la forme que pour la couleur.