[5] Un écueil.

Un silence de mort, rompu seulement par quelques sanglots, succéda à ce récit navrant, trop fréquent, hélas ! au bord de la mer.

— Et voilà Marie-Josèphe veuve avec deux enfants, dit une femme.

— Heureusement qu’elle a de quoi les faire vivre, reprit sa voisine.

Le clerc haussa les épaules.

— Pas tant que vous croyez, dit-il, et c’est bien ce qu’il y a de plus triste dans l’affaire. Kerhélo, il y a cinq ans, avait acheté une barque neuve ; il s’était endetté pour la payer, et au lieu de s’adresser à de braves gens qui l’auraient bien conseillé, il s’était laissé endoctriner par le bonhomme Laz et il lui avait emprunté sur billet une assez forte somme. Une année, la pêche a été mauvaise ; une autre, il a perdu dans un coup de mer son grand trémail[6] ; une autre, on lui a volé ses casiers[7]. Enfin, c’était toujours une chance noire, ou une autre qui le poursuivait. Le père Laz, sachant qu’il y avait un peu de bien dans la maison, ne pressait pas pour se faire rembourser les intérêts ; ils s’ajoutaient au capital, et puis après cela les intérêts des intérêts. Je crois bien que les pauvres gens n’ont plus rien à eux sans qu’ils s’en doutent, et qu’avant un mois tout sera aux enchères. La barque et les filets sont au fond de la mer, le père dormira demain dans le cimetière ; il n’y a plus là rien, ni personne pour répondre de la dette, et le père Laz n’est pas homme à se laisser apitoyer. Mais en voilà assez là-dessus, faites-moi place, il faut que j’aille tinter le glas.

[6] Grand filet.

[7] Sorte de panier qu’on mouille au large pour prendre des homards.

III

Dans une toute petite chaumière, devant un triste feu de bruyère sèche, la famille Kerhélo est rassemblée. La mère, assise sur la pierre du foyer, les coudes sur ses genoux, la figure cachée dans ses mains, pleure toutes ses larmes. Corentine, accroupie près d’elle, le front baissé, les mains jointes, est l’image de la douleur muette. Yves, soucieux, regarde sa mère et sa sœur, et parfois aussi, le misérable intérieur qui a remplacé leur confortable logis de jadis. Plus de grand coffre au large couvercle, plus de banc à dossier sculpté ; plus de lit à moulures luisantes, plus d’armoire aux portes constellées de clous de cuivre ; plus de crédence joyeuse où s’étalent les faïences de Locmaria, et les petits cadres brillants des portraits de famille. Tout cela a été vendu la veille, vendu par le père Laz, le plus impitoyable des créanciers. Vendu aussi le courtil plein de fleurs et de ruches ; vendue la bonne vache noire, l’amie de la maison ; vendus le pré où elle paissait, l’étable où elle dormait ; vendu le toit de ses maîtres, vendus les meubles, les outils, les provisions…