Une rue à Hanoï.

Il fut décidé que nous irions déblayer la rive droite, et le 19 au matin, à quatre heures et demie, la colonne commandée par le commandant Berthe de Villers se mit en marche vers la pagode de Balny. A huit heures et demie nous y arrivons, et nous passons un joli pont, appelé, je ne sais trop pourquoi, le Pont de Papier. Jusque-là on avait vu clair ; mais de l’autre côté du ruisseau que nous venions de traverser, c’étaient des rizières, des roseaux, des bambous, on ne s’y reconnaissait plus. Le commandant Rivière allait devant, tâtant le terrain avec sa canne, car c’était le fond d’un ravin et presque un marais.

Tout à coup la fusillade éclate, à droite, — à gauche, — en avant. M. Moulin est tué raide, M. de Villers tombe grièvement blessé, nos servants de pièces aussi ; les Pavillons-Noirs se précipitent sur nous de tous les côtés et veulent s’emparer de nos canons ; alors on s’est battu corps à corps ; c’était une terrible empoignée ! Le capitaine Jacquin s’est fait hacher sur sa pièce ; le commandant Rivière a été percé de coups, moi je me trouvais à quelques pas de lui, — c’est un peu après que j’ai été blessé. Les lieutenants de vaisseau Brisis et de Ravinères ont réussi à dégager nos canons, on les a ramenés comme on a pu à Hanoï, — je ne peux pas dire que ce soit en bon ordre, car on se tirait de là plutôt mal que bien. Et puis avec ma balle dans le genou, je ne pouvais plus faire un pas ; les camarades m’ont transporté, à demi mort, et ma blessure à l’épaule me causait de si cruelles souffrances, que je ne savais plus où j’étais. Il faisait une chaleur atroce, je me souviens seulement que je n’avais qu’une pensée : de l’eau, de l’eau fraîche à boire. Heureusement les Pavillons-Noirs ne nous ont pas poursuivis. Mais quelle amertume que de rentrer à Hanoï presque en déroute et sans le corps de notre chef ! Mais tout n’est pas fini ! Nous n’en resterons pas là ! on va nous envoyer de France des renforts et nous réglerons le compte de ces brigands-là ; il sera lourd à payer. A votre santé, cousin Pillot !

Et le lieutenant vida le reste du xérès dans son verre.

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Six mois plus tard, à l’assaut de Son-Tay, le brave lieutenant gagnait brillamment ses épaulettes de capitaine. Entré parmi les premiers, il avait eu la joie d’enlever bon nombre de drapeaux ennemis, plantés sur les défenses de la place, et de voir sa compagnie infliger aux Pavillons-Noirs les représailles sanglantes qu’il appelait de tous ses vœux.

Une troisième blessure était venue malheureusement lui ôter toute possibilité de continuer une carrière active. Il est maintenant vice-résident dans un poste de la province d’Hanoï. Quand il y est arrivé, ce n’était qu’une sorte de village, ramassis de huttes en paillotte. Grâce à son dévouement, à sa persévérance, à sa fermeté, à sa modération, il a obtenu des prodiges de ses administrés, et sa bourgade est devenue une petite ville des plus prospères. Il trace des rues… et les baptise, ce qui est une vive satisfaction pour lui ; il dessine des places, il crée des écoles, il fonde des foires et marchés. Avant dix ans, du train dont il va, il aura là une résidence de première classe.

XXI

Ma-Kung (Pescadores).