Blessés : six officiers, quarante-quatre soldats. Pertes de l’ennemi : cent treize hommes.
— C’est un désastre, un vrai désastre, s’écrièrent Yves et M. Pillot consternés.
— Oui, nous n’avons même pas pu emporter nos morts, le corps du commandant Rivière a été enlevé et emmené par les ennemis.
— Mais vous n’étiez donc pas en nombre ?
— En nombre ? Nous étions quatre cents contre quinze, vingt mille gredins peut-être, — et bien armés, ils avaient des fusils à tir rapide, des remingtons, des revolvers, — je m’en suis bien aperçu !
— Mais comment est-on allé se fourrer ainsi dans la gueule du loup ?
— Est-ce qu’on les savait là ? Dans ce pays-ci avec les talus des rizières, les digues, les touffes de bambous, on peut dissimuler toute une armée de tirailleurs. — Ils nous avaient déjà attaqués dans les derniers jours de mars, à deux lieues environ d’Hanoï ; le pauvre commandant de Villers les avait repoussés. Rivière était revenu de Nam-Dinh, et, pendant cinq semaines, on avait été assez tranquille ; mais on se méfiait tout de même, et on avait bien raison ; le 9 mai ils arrivèrent tout à coup avec de nombreuses troupes et de l’artillerie et se mirent à canonner la concession française. Nous n’étions pas assez de monde pour tenter une sortie ; il fallait bien cependant se débarrasser de toute cette engeance de Pavillons-Noirs ; à chaque heure il en arrivait de nouveaux, ils étaient bien commandés par le général Hoang, et le bruit se répandait que nous allions être investis. C’est ça qui n’aurait pas été drôle ! Alors le commandant s’est décidé à demander à l’amiral Meyer de lui prêter ses compagnies de débarquement.
L’amiral a envoyé une compagnie de la Victorieuse, une du Villars et puis trois pièces de campagne qui étaient conduites par un lieutenant de vaisseau, et l’aspirant Moulin, un tout jeune homme qui est resté là-bas avec Rivière.
— Ah ! nom de nom ! — un gros soupir souleva la poitrine du lieutenant et une larme coula sur ses joues creuses.
Ils arrivèrent à Hanoï le 13 au soir ; on fut bien content de les revoir comme vous pensez, on les laissa se refaire un peu, et puis le 14 on se remit en mouvement sur la rive gauche. — Nous entrions dans les villages, on n’y trouvait presque personne, on enclouait les pièces, on tuait un Pavillon-Noir par-ci par-là, mais ça n’avançait pas à grand’chose, et même l’ennemi avait, du 16 au 19, attaqué la Mission aux portes mêmes de la ville, brûlé les bâtiments et rasé les arbres.