Quelques instants après, M. Pillot et son gendre accouraient et, à leur tour, faisaient l’accueil le plus cordial au nouvel arrivant. Quelques petits verres d’excellent xérès avaient ranimé ses forces et il put répondre au déluge de questions dont il était assailli.
Le bruit de la mort du commandant Rivière s’était répandu à Haï-phong depuis peu de jours seulement et sans aucun détail. Les colons n’étaient pas encore revenus de la douloureuse stupéfaction où les avait jetés cette nouvelle qui présageait de terribles événements et, comme un coup de foudre, était venue troubler les espérances et les projets de la colonie naissante.
— Que va-t-il en advenir ? que pensez-vous qu’il en résulte ? dit Yves inquiet.
— Je n’en sais rien ; rien du tout. Dans tous les cas, on ne peut laisser les choses où elles en sont, répondit le lieutenant. L’audace de nos ennemis s’accroîtrait chaque jour ; la situation des Français, civils et militaires, deviendrait insoutenable. Il faut qu’on agisse, et promptement et avec fermeté.
— Mais enfin, qu’est-il donc arrivé ? Comment tout cela s’est-il passé ? Nous voyons tous les jours accourir ici de malheureux négociants d’Hanoï à demi affolés ; — ils ont été pillés, leurs maisons incendiées ; le commandant Rivière et plusieurs officiers tués ; cinq cents hommes hors de combat ; voilà ce qu’ils racontent… mais leurs récits sont si décousus !
— Et exagérés évidemment, sauf en ce qui concerne le pillage et l’incendie qui ne sont que trop réels. — Après la triste affaire du Pont de Papier, — dont je puis vous parler en connaissance de cause, car j’y étais, — les Pavillons-Noirs sont entrés à Hanoï, les habitants ont presque tous pris la fuite et il y a eu des milliers de cases brûlées. Quant à nos pertes en hommes, en voici le chiffre exact.
Et le lieutenant, tirant de son portefeuille un petit papier, lut tout haut :
Combat du 19 mai :
Morts : le commandant Rivière, trois officiers, — vingt-neuf soldats.
Blessé mortellement : le commandant Berthe de Villers.