Jeannette, interdite, le regardait avec une inquiétude mêlée de pitié.

Il fit deux ou trois pas.

— Six mois de campagne et deux blessures changent donc bien terriblement un homme, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre gaie. Est-ce que tu ne reconnais pas ton cousin François, Jeannette ?

— François ? — François Pillot ! — Est-il possible ? — Il y a plus de quinze ans que nous ne nous sommes vus, il n’est pas étonnant que je ne t’aie pas reconnu tout de suite ! Je te savais au Tonkin, — tu nous l’avais écrit ; mais tu étais là-bas, du côté de Lao-Kai ;… et puis, tu nous avais laissés sans nouvelles ; — comme papa va être content ! et Yves aussi ! Je vais te présenter mon mari ! Tiens voilà mon bébé, mon gros Émile, il a les beaux yeux noirs de son père, — n’est-ce pas, bijou ? — et elle embrassa le poupon. Il commence à rire, vois-tu ?… Mais assieds-toi ; tu as l’air fatigué, tu viens d’être malade ? — Tu vas prendre quelque chose,… je vais te faire apporter à déjeuner.

— Merci, j’ai déjeuné à bord, mais j’accepterai avec plaisir un verre de vin d’Espagne. La course m’a paru longue, du port ici.

— Tu as été blessé ?

— Oui, une balle dans le genou, et une autre dans l’épaule ; on les a retirées toutes les deux, mais l’hôpital ne vous refait pas vite, tu sais !

— Ah ! oui, je sais ! nous en voyons tant de ces pauvres officiers qui n’en finissent pas de se remettre. Yves et moi nous les soignons bien, les meilleurs plats et les meilleurs vins sont pour eux.

— J’en suis convaincu ; mon oncle Pillot est bien la meilleure pâte d’homme qui soit au monde. Tu tiens de lui, ma petite cousine, et ton mari est digne de toi, paraît-il. Il me semble que vous faites joliment vos affaires !

— Yves est si capable, si travailleur, si rangé !… mais il va venir, il est près d’ici, au port, avec papa, je vais les faire prévenir de ton arrivée.