Une foule bruyante remplissait les rues d’Hanoï.

Je marchais à petits pas, sans me presser, m’arrêtant à chaque instant pour admirer, ayant peine d’ailleurs à me frayer un passage dans ces rues étroites, encombrées de piétons, de pousse-pousse[49], de coolies portant des fardeaux, dans une sorte de longue balance appuyée sur l’épaule, de brouettes bizarres, mais admirablement imaginées pour obéir aux lois de l’équilibre, et alléger le poids de la charge.

[49] Petites voitures tirées à bras d’homme.

J’ai fait bien du chemin avant de trouver la maison de Vivian. C’est dans la rue des Sauniers ou marchands de sel. Il faut te dire qu’à Hanoï, la plupart des rues ont le nom des industriels qui y demeurent. Ainsi, j’ai vu la rue des Tisserands, la rue des Cordiers, la rue des Marchands de bois, la rue de la Saumure, où se vend le nhoc-mam, la rue du Change, une des plus belles d’Hanoï. C’est tout près de là que se trouve la rue du Chanvre, où habitait le résident avant qu’on eût construit son palais. J’ai été fort poliment reçu à la Résidence, on m’y a donné tous les renseignements que je demandais, mais malheureusement, on n’a pu m’y indiquer un moyen sûr et expéditif de revenir chez moi. Je crois que je vais me décider à m’arranger avec un riche Chinois, propriétaire d’une belle jonque qui va partir après-demain au matin pour porter à Haï-phong toute une cargaison de soie et de thé. Il a l’air d’un très brave homme, j’ai fait sa connaissance chez Vivian, dont il est aussi l’un des créanciers. L’affaire n’est pas aussi mauvaise que je le craignais, il y aura une sorte de liquidation et je ne pense pas avoir moins de 60 à 70 p. 100 sur ma créance. En somme, j’ai très bien fait de venir à Hanoï, sans compter le plaisir du voyage.

Je te quitte, car voici justement l’heure d’un rendez-vous chez l’avoué. Mille tendresses pour tous, un gros baiser à ma mie Corentine.

Ton mari affectionné,

Yves Kerhélo.

P.-S. J’espère que mes garçons tiennent la promesse qu’ils m’ont faite d’être très sages, très obéissants et aussi très attentifs pour leur maman.

XXV

Les jonques chinoises ne sont point faites comme les sampans. Étroites et basses à l’avant, elles ont l’arrière très haut et très large, formant une sorte de maison où vit le propriétaire du bateau. Les jonques de rivière ne sont point mâtées, elles marchent à l’aviron. Une grande jonque de vingt à trente tonneaux a douze rameurs, six de chaque côté : ils ne sont pas assis sur leurs bancs comme les nôtres, mais debout, et, pour régler les mouvements, ils frappent du pied en cadence sur un rythme très marqué. Le gouvernail en bois sculpté est très grand, très large et découpé d’une façon très bizarre. La jonque où Yves avait pris passage, appartenant à un riche marchand, était décorée avec un certain luxe : l’arrière était embelli d’ornements peints de couleurs vives, rehaussés de dorures, et un autel supportait un grand Bouddha en bronze doré devant lequel un vase de porcelaine, rempli de sable, attendait les cierges qu’on y pique pour faire acte de dévotion. Autour de l’autel, étaient suspendus des objets en papier : lanternes, animaux fantastiques, offerts au Bouddha pour attirer ses bénédictions sur la jonque.