Au moment de partir, l’équipage brûla des pétards en quantité si considérable que le bruit des détonations ressemblait au crépitement d’une fusillade. Alors, sur une mélodie lente et plaintive, chantée par les rameurs qui, de leurs talons nus, marquaient la mesure en frappant le pont de coups réguliers, la jonque s’ébranla lentement, puis peu à peu, cédant à l’action du courant, se laissa emporter au fil de l’eau…
Les bords couverts de bambous, de banyans, de palmiers aréquiers, offraient un spectacle charmant. Les villages entourés de hauts talus plantés de cactus, de bambous et de lianes, sont défendus comme des forteresses par cette muraille végétale. Ils sont très nombreux d’ailleurs, car le pays est riche et peuplé. La culture du thé, du bétel, du maïs, du sorgho, du ricin occupe beaucoup de bras, et les industries diverses de la contrée offrent un large débouché aux travailleurs qui ne se consacrent pas à l’agriculture.
La jonque, bien dirigée, avait mis peu de temps à descendre le fleuve, elle s’engagea dans le canal des Bambous vers le soir du premier jour, et, après une nuit passée au mouillage, arriva vers le coucher du soleil au pied de la montagne de l’Éléphant, qu’Yves salua avec bonheur comme une vieille connaissance.
La nuit était belle, mais sombre et chaude ; étendu sur une chaise longue en rotin, il fumait cigarette après cigarette, et, à demi endormi, se voyait déjà au milieu des siens entouré des caresses de ses enfants.
« Encore vingt-quatre heures, pensait-il, et j’embrasserai tout ce petit monde-là. C’est ma mignonne Tina qui sera contente de revoir son papa chéri ! Va-t-elle ouvrir de grands yeux devant la belle robe de soie brodée de fleurs que je lui rapporte d’Hanoï. Et Mme Jeannette Kerhélo ! que va-t-elle dire de son coffre à ouvrage incrusté de nacre ? Elle me grondera, bien sûr, pour avoir fait une si grosse dépense, mais elle sera contente tout de même, car elle aime les jolies choses et s’y connaît… »
… Un clapotis d’avirons s’élevait du fleuve. Yves tendit l’oreille.
— C’est singulier, dit-il au patron de la jonque, j’entends un bruit de rames. Il n’y a pas de sampans à cette heure-ci et dans un endroit si désert.
— Y a pas sampans venir ici la nuit, dit le Chinois d’un air inquiet. Y en a beaucoup pirates dans la montagne. Quand ça sampans, venir la nuit ici, y en a tous fin tiet[50]. Y en a messie résident Hanoï dire : tous pirates partis pour le haut fleuve, alors, moi, beaucoup pressé, moi partir quand même et…
[50] Tous les équipages sont tués.
Il n’acheva pas sa phrase : une fusillade bien nourrie vint rompre violemment le silence de la nuit, et, de derrière une pointe, déboucha subitement une flottille de petits sampans.