Une pierre se détacha sous son pied, il trébucha, voulut se retenir à un fragment de roc ; ses forces l’abandonnèrent, il tomba…
Un petit plateau à mi-hauteur avait amorti sa chute. C’est là que, les pirates le trouvèrent à demi mort et hors d’état de leur résister. Ils l’emportèrent et le déposèrent dans le sampan, sous la paillotte.
Quand Yves sortit de son évanouissement, le jour était venu, mais il ne s’en aperçut que par les lueurs qui pénétraient entre les fentes de la paillotte, car celle-ci était absolument fermée. De violentes douleurs dans les membres, un sentiment de lassitude, de brisement, d’épuisement physique et moral, fut le premier effet de son retour à la vie. Mais à mesure qu’il se rappelait les terribles événements de la nuit, son anxiété devenait plus cruelle. Avoir été si près de la délivrance et s’en trouver si loin ! Et ce bateau français, où était-il ? Que faisait-il ? Ah ! si au moins on pouvait voir la mer !
En se tournant péniblement sur le côté, il essaya de regarder par l’entre-bâillement de la natte…
Un éclair rapide, un nuage de fumée blanche, une détonation… La canonnière est là et fait parler ses pièces !
Des coups de fusil lui répondent ; un projectile vient trouer la natte au-dessus de la tête d’Yves, un autre fait rejaillir l’eau jusque par-dessus le bordage. Les pirates poussent des hurlements sauvages : ils se démènent, tirent sans relâche… Tout à coup, les cris cessent, le bruit des avirons battant l’eau succède au crépitement de la fusillade, une nuit subite s’étend sur le sampan, une odeur humide et fraîche, comme celle des parois d’une cave, remplace celle de la poudre.
Au son des échos qui répétaient le clapotement de l’eau en le grandissant, Yves jugea qu’on était sous une voûte de rochers. Il avait déjà entendu parler par les officiers de marine, de ces antres profonds où les pirates se réfugient pour échapper aux recherches.
Le sampan allait-il y être bloqué jusqu’à ce que la faim ou le désespoir décidât son équipage à une sortie ?
Rester dans cette incertitude, ne pouvoir ni remuer, ni voir, et sentir le secours à portée était une torture.
A force de frotter énergiquement les liens de ses mains contre un angle de caisse, le prisonnier usa la corde suffisamment pour qu’un effort violent pût la briser ; il y réussit, mais ses poignets endoloris, ses doigts gonflés lui refusaient tout service. Quelques frictions ramenèrent la circulation du sang ; il parvint à saisir et à manier un couteau de poche qu’il avait gardé sur lui et, à l’aide de ce faible outil, il essaya alors de couper les cordes entourant ses pieds, mais celles-là étaient plus grosses et plus dures que les premières, elles lui offrirent plus de résistance ; une fièvre violente d’ailleurs diminuait ses forces, sa gorge brûlait d’une soif ardente, il étouffait sous la paillotte close…