Le chef montrait le sud.
A l’extrémité sud-ouest de la baie, sur l’horizon gris clair, un bateau français dessinait sa forme élégante, couronnée d’un léger panache de fumée !
C’était le salut, peut-être,… l’espoir certainement.
Mais qu’elle était loin cette petite canonnière venue pour faire la chasse aux pirates ! Comment penser que dans ce labyrinthe inextricable, elle allait choisir et suivre une route la mettant face à face avec le sampan ?
La nuit était claire et calme ; les pirates, voulant éviter une lutte de vitesse où ils n’auraient pas eu l’avantage, étaient venus se cacher dans l’ombre épaisse projetée par la masse de rochers où ils avaient débarqué la veille. Yves restait libre de ses mouvements, — on avait jugé sa fuite impossible au milieu de ces rocs taillés à pic, — il se glissa doucement, lentement, jusqu’à l’arrière du sampan et s’y assit. Personne ne bougeait ; les matelots, abrutis d’opium, dormaient d’un lourd sommeil. Avec des précautions infinies, il fit glisser sous lui une des longues planchettes posées sur les bords. — Il s’était assuré dans la journée que ni chevilles ni liens d’aucune sorte ne la retenaient. — Elle se déplaça sans bruit et découvrit un espace assez grand pour laisser passer le corps d’un homme ; Yves, se cramponnant des deux mains au bordage, inséra ses deux jambes dans l’ouverture, et peu à peu descendit dans l’eau sans que le moindre clapotement eût révélé son audacieuse entreprise ; alors, lâchant une main, puis l’autre, il plongea, fit quelques brasses sous l’eau et alla ressortir à cinquante mètres plus loin dans la direction de l’îlot. Il nageait avec vigueur et avançait rapidement ; il atteignit sans encombre la petite plage ; elle était noyée dans une ombre épaisse ; il y aborda en toute sécurité, s’étendit sur le sable et reprit haleine ; il en avait grand besoin !
Une fusée traversa le ciel !… et un cri de fureur s’éleva du sampan. La canonnière approchait !… Les pirates firent force de rames,… chaque minute les ramenait plus près de l’îlot.
La lune se levait et commençait à éclairer la baie ; sa lueur blanchâtre glissait déjà sur les rocs et contournait peu à peu le coin obscur où Yves avait trouvé un refuge. Blotti dans un angle, il suivait avec angoisse les mouvements du sampan qui longeait le rivage et les progrès de la tache lumineuse qui allait toujours grandissant.
Tout à coup, une dentelure du rocher laissa passer une clarté vive, qui inonda toute la plage et Yves se vit perdu…
Devant lui, la mer, le sampan près d’aborder et vingt bandits pour le ressaisir ; — derrière lui, une muraille de marbre à pic de cinquante mètres de haut, — à droite, des rochers creusés à la base, au faîte surplombant, — à gauche, des éboulis hérissés d’arêtes tranchantes et de pointes aiguës. C’est par là pourtant qu’il allait tenter d’échapper à ses persécuteurs.
Harassé de fatigue, gêné par ses vêtements mouillés, les pieds meurtris, les mains tremblantes, il s’accrochait aux aspérités, se hissait sur les pentes, disputait jusqu’à la dernière minute sa vie et sa liberté.