Vers le matin du troisième jour, le sampan, allégé de presque toute sa cargaison (on n’y avait laissé que deux ou trois caisses et la malle d’Yves, que le chef avait voulu garder), marcha plus rapidement, et, au soleil couchant, sous une pluie battante, arriva dans la baie d’Along. Yves avait bien souvent entendu vanter ce merveilleux paysage ; il lui parut sinistre. Les rochers gris, sortant de la mer en masses colossales, en tours crénelées, en piliers rongés à la base semblaient appartenir à un cimetière de géants. Leurs ombres bizarres faisaient de grandes taches noires où le sampan entrait tout entier pour en ressortir l’instant d’après. Il se glissait entre de sombres colonnades, contournant parfois quelque îlot montagneux, rasant les pics inaccessibles dont une demi-obscurité exagérait les proportions. Ces aspects fantastiques, ces noirs fantômes s’élevant du sein des flots, ce silence, cet horizon voilé de brume saisissaient l’âme comme d’une impression surnaturelle et pesait sur elle comme un cauchemar.

Yves ne dormit pas plus cette nuit-là que les autres. Vers le matin, pourtant, ses paupières appesanties se fermèrent, le sommeil le gagna, et pendant une heure ou deux, il oublia les angoisses de sa situation…

Lorsqu’il se réveilla, il ne put retenir un cri de surprise devant l’admirable spectacle qui s’offrait à ses regards.

Un soleil radieux, brillant dans un ciel du plus bel azur, faisait étinceler la crête des petites vagues et sa lumière, traversant les eaux transparentes, pénétrait jusqu’au sable du fond[53]. Les rochers découpaient hardiment leurs étranges silhouettes et leurs aiguilles de marbres gris. Quelques-uns, couronnés d’arbustes, enguirlandés de saxifrages, piqués de plantes grasses dans toutes les anfractuosités du roc, semblaient de gigantesques vases de verdure. Tout était vie, mouvement, lumière ; de beaux oiseaux volaient à tire-d’aile, des poissons aux robes chatoyantes nageaient en troupes dans l’eau limpide, et, sur les rochers, des singes en gaieté se poursuivaient avec des cris stridents.

[53] La baie d’Along est remarquable par l’extraordinaire limpidité de l’eau de mer.

Le sampan, habilement conduit, évoluait contre les massifs rocheux avec une aisance singulière, et chaque instant amenait de nouvelles perspectives toutes plus variées et plus intéressantes.

Vers dix heures, on s’arrêta près d’un grand rocher fort escarpé, où une petite plage de sable se nichait entre deux pointes aiguës. Les pirates descendirent, allumèrent du feu pour faire griller leur pêche, et, mis de bonne humeur par la réussite de leur expédition, permirent au prisonnier de descendre à terre avec eux.

Ils semblaient d’ailleurs en pleine sécurité et ne remontèrent à bord que dans l’après-midi. Ils s’éloignèrent alors à quelques centaines de mètres du rivage, et, étendus sous la paillotte, se donnèrent le plaisir d’une sieste.

Elle avait duré une couple d’heures, quand un cri aigu tira brusquement les dormeurs de leur repos. En un clin d’œil, tous furent sur pied. Le chef, la figure enflammée de colère, debout sur l’avant, montrait le sud d’un geste éloquent. Yves regarda, ses yeux se voilèrent,… son cœur battit à rompre sa poitrine…