— Nous pouvons être reconnus par nos familles, rencontrer des colonnes françaises, lui dit-il, tant qu’il y a de la vie, il y a de la ressource, Il eût ajouté sa phrase favorite : « Nous sommes sous la vague, nous en sortirons », si son compagnon eût pu en saisir le sens.
Celui-ci se laissa persuader, et, en geignant bien fort, finit par tremper le pinceau dans le noir liquide et écrire : 1o l’engagement demandé ; 2o une lettre à sa femme racontant ses malheurs et les exigences de son persécuteur. Yves fit de même, et, quelques instants plus tard, deux pirates, montés dans un sampan, emportaient leur correspondance.
La journée se passa sans trop de misères. Les deux prisonniers reprenaient confiance en voyant qu’on ne les maltraitait pas et que même on leur laissait une sorte de liberté relative. Évidemment ils étaient considérés comme de précieux objets d’échange et leur vie n’était point menacée. Le soir, on leur fit la gracieuseté d’un souper très confortable auquel les provisions d’Yves avaient largement contribué. Tout en soupirant le brave Chinois y fit honneur.
— Y en a beaucoup, ça bon manger, dit-il, pas tout laisser méchants pirates moi…
Et il acheva le reste du poulet.
Contre l’habitude ordinaire des Annamites, le sampan marche toute la nuit. Elle fut très pénible pour Yves, cette longue nuit passée dans l’atmosphère étouffante de la paillotte où il avait été de nouveau enfermé et étroitement gardé. Ne pouvant s’étendre, à demi couché, à demi assis sur des caisses, des sacs, des paniers, il changeait sans cesse d’attitude sans trouver le repos.
Un peu avant le lever du soleil, la barque quitta les arroyos et déboucha dans le Cua-Cam, qu’elle traversa rapidement pour s’engager dans une série de canaux intérieurs, la plupart complètement déserts. Cette seconde journée fut en tout pareille à la précédente. Avec le jour, les prisonniers furent laissés libres d’aller et venir dans le sampan. Ils n’avaient d’ailleurs à se plaindre ni de mauvais traitements de la part de leurs gardiens, ni du manque de nourriture.
Vers le soir, on arriva au pied de l’île des deux Songs, massif montagneux à l’entrée du Song-Kin-Tay. C’est un repaire de pirates, et le dot Van[52] y avait son principal dépôt. Le sampan vint donc atterrir auprès d’une sorte de caverne, moitié naturelle, moitié creusée de main d’homme et défendue par d’épais fourrés qui en masquaient l’entrée. C’est là que les hommes allaient décharger leur butin. Ils commencèrent par lier leurs prisonniers de façon à leur ôter toute possibilité de s’échapper, puis ils procédèrent d’une façon très méthodique au déménagement de la paillotte. Le Chinois se serait arraché les cheveux, si sa queue avait été à sa portée, et si ses mains n’avaient été garrottées. Yves restait silencieux. A quoi bon des cris et des emportements ?
[52] Chef de bande.
Il méditait un plan d’évasion, plan hardi, téméraire même, et qui demandait, pour réussir, le concours de circonstances presque invraisemblables, sinon impossibles.